Moins de machines, plus de sabots : le Bambësch prépare sa forêt de demain
Dans le Bambësch, la Ville de Luxembourg mise sur la traction animale pour entretenir une forêt fragilisée par le changement climatique.
Au nord de la capitale, entre sentiers balisés et vallons humides, le Bambësch déploie ses quelque 600 hectares de forêt. Dans ce poumon vert bien connu des promeneurs luxembourgeois, un attelage peu commun attire les regards : un cheval de trait, guidé à la voix et aux rênes, tire lentement un tronc d’arbre à travers les hêtres.
«On ne s’amuse pas à abattre des arbres pour le plaisir», explique Thierry Kozlik, chef du service forêts de la Ville de Luxembourg. Chaque intervention s’inscrit en effet dans un plan de gestion décennal, décliné ensuite annuellement et voté par le conseil communal. Sécurisation des chemins (plus de 100 kilomètres sont balisés ici), plantations, éclaircies : tout est planifié.
Concrètement, les arbres à abattre sont d’abord marqués par le garde forestier. «Ce sont souvent ceux qui ne sont pas très beaux, de travers ou qui gênent un arbre bien droit. On enlève celui qui pourrait entraver le développement des autres», souligne le géomètre.
L’objectif : donner du volume aux arbres d’avenir et «rendre la forêt plus résiliente» face aux tempêtes et au changement climatique.
Il faut dire que le Bambësch porte encore les cicatrices d’une violente tempête survenue il y a 35 ans, qui avait détruit les deux tiers de son massif. Moins de la moitié de la forêt actuelle est ainsi constituée de jeunes pousses replantées à l’époque. C’est ici, dans ces parcelles «jeunes», que la traction animale se déploie aujourd’hui.
Le retour du cheval de trait
Depuis un peu plus d’une quinzaine d’années, la Ville de Luxembourg fait ainsi ponctuellement appel à des meneurs de chevaux. Une pratique très appréciée qui a vu son budget quadrupler il y a tout juste deux ans.
Le principe est simple : les équipes forestières abattent des arbres de petit diamètre, toujours entre 15 et 30 centimètres, pas davantage. «Sinon on tue le cheval», précise le chef de service. Les grands arbres restent l’apanage des machines.
Le cheval n’intervient que pour une tâche bien précise : traîner les troncs jusqu’au bord du chemin. Pour aider l’homme, qui vient les récupérer ensuite avec une remorque. «On ne peut pas tout faire avec l’animal non plus.»
Ces derniers mois, c’est au Réidränk, lieu-dit emblématique du Bambësch, que vous risquez de croiser l’un de ces travailleurs à quatre sabots. Parfois un seul cheval, parfois jusqu’à quatre lors des journées plus intenses.
Remplacer les machines
Parmi eux figure Mulles, un cheval de trait ardennais de quatre ans. Son maître, Carlo Rollingen, a fondé sa propre entreprise, RoCa SARL, après avoir travaillé au service des forêts de la Ville. Ils utilisent les chevaux pour des activités ludiques avec les enfants, des promenades en calèche… Et des travaux en forêt.
«Nous allons là où les machines ne peuvent pas passer. Ce n’est pas possible de sortir certains troncs avec un treuil par exemple, alors nous utilisons le cheval», explique-t-il.
Mulles peut tirer jusqu’à 12 tonnes, en montée comme en descente. Carlo le dirige avec deux rênes, beaucoup de patience… et de confiance. «Le cheval est très intelligent, il sait comment mener le bois à travers les arbres.»
Pour préserver son compagnon, Carlo a même bricolé un amortisseur à l’arrière de l’attelage, afin d’absorber les à-coups au démarrage. Mulles ne travaille jamais plus de quatre heures par jour et bénéficie d’un jour de repos tous les deux jours.
La race de cheval choisie ici n’est pas le fruit du hasard : ce sont des chevaux ardennais français, habitués aux reliefs et au climat de la région. «Pas des chevaux de Scandinavie ou du sud de l’Italie», plaisante Thierry Kozlik.
Une forêt sous pression climatique
Si la traction animale séduit, c’est aussi parce que la forêt luxembourgeoise souffre. Le réchauffement climatique a ainsi profondément transformé le travail des forestiers. «Seuls 15 % des arbres ont un état de santé parfait», déplore Thierry Kozlik. Les autres sont tous affaiblis, dégradés… voire proches de la mort.
Les épicéas ont ainsi payé un lourd tribut : incapables de faire remonter suffisamment de sève en période de sécheresse, ils deviennent vulnérables aux scolytes, ces petits coléoptères qui percent l’écorce pour se nourrir. «Nos épicéas sont presque tous morts», tranche le chef de service.
Les hêtres souffrent eux aussi. À Kockelscheuer, même les chênes déclinent, confrontés à des sols arides en été et à des pluies abondantes le reste de l’année. Le changement climatique n’épargne (presque) personne.
La Ville collabore donc avec le Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST) pour identifier, à partir de données scientifiques et météorologiques, des essences plus résistantes à la sécheresse, sans pour autant céder aux espèces exotiques inadaptées aux sols locaux.
Préserver les sols
L’un des grands avantages du cheval réside dans son faible impact sur le sol. Une machine compacte les racines et exerce une forte pression sur le terrain, là où le cheval, lui, répartit son poids et trouve naturellement les passages les moins dommageables. «On garde cette structure de forêt naturelle. C’est le travail comme il a été fait pendant des centaines d’années», appuie Thierry Kozlik.
Dans une forêt jeune, où le rajeunissement est en cours, cet atout est plus que précieux. Les meneurs adaptent leur trajectoire pour éviter d’endommager les jeunes pousses.
Des panneaux installés aux entrées des chemins expliquent d’ailleurs aux promeneurs pourquoi certains sentiers sont temporairement dégradés. «On essaie d’informer les gens : on travaille pour protéger la forêt. Il y a quand même une philosophie derrière ces abattages.»
Une «slow forest»
Mais que devient le bois récolté dans ces éclaircies? Il servira à produire des copeaux, du papier ou du bois de chauffage, liste Thierry Kozlik. L’idéal reste l’«utilisation en cascade» : réserver les plus belles pièces au mobilier, puis valoriser les résidus dans l’industrie.
Mais la démarche s’inscrit dans une vision plus large : promouvoir aussi des «green jobs», soutenir de petites entreprises locales, renouer avec un savoir-faire ancien et montrer qu’en pleine capitale, une autre gestion forestière est possible.
Le travail de Mulles a commencé fin décembre pour cette saison. La pluie abondante a rendu le terrain glissant, compliquant quelque peu la tâche. Mais en ce début du mois de mars, le chantier touche à sa fin.
Dans le Bambësch, la forêt avance donc désormais au pas. Une «slow forest», comme la nomme Thierry Kozlik, lente, réfléchie, attentive. Le retour du cheval de trait apparaît ici non pas vraiment comme un symbole du passé, mais plutôt comme une jolie piste pour l’avenir.