[En coulisses]
L’histoire de l’automobile façon Luxembourg
Ouvert en 2004, le Conservatoire national de véhicules historiques (CNVH) donne à voir des modèles d’exception tout en entretenant l’histoire d’une des familles les plus visionnaires en matière d’automobile au Luxembourg.
Au milieu des Ferrari, Lamborghini et autres Alfa Romeo, Nadia Klasen, guide au Conservatoire national de véhicules historiques (CNVH) à Diekirch, dessine un chemin vers une porte bien discrète. Un coup de clé plus tard, nous débouchons à l’intérieur d’une petite salle peu éclairée sur le sol de laquelle sont dispersés quelques outils. C’est dans ce décor dépouillé que patientent deux des véhicules les plus remarquables de la collection du lieu. Tous deux rejoindront bientôt l’exposition permanente du CNVH.
Au temps du Grand Prix du Luxembourg
À droite, au pied du plan incliné sur lequel elle trônera dans quelques mois, se trouve une Cooper 500 Mk5. Aussi petite soit-elle, cette Formule 3 portant le numéro 73 est un morceau essentiel de l’histoire automobile du Luxembourg. «C’est avec cette voiture que le pilote britannique Alan Brown a remporté le Grand Prix du Luxembourg en 1951», annonce Nadia Klasen. «On le sait peu, mais le Luxembourg avait son propre Grand Prix!», appuie-t-elle. La première de ces courses, connue sous le nom de «Grand Prix du Centenaire», a eu lieu en 1939 et a accompagné les festivités du centenaire de l’indépendance luxembourgeoise.
Stoppé net par la Seconde Guerre mondiale, l’événement reprend en 1949 et ses éditions défileront jusqu’en 1952. C’est durant cette courte période que la Cooper 500 Mk5 a marqué les esprits. Fait en aluminium, doté d’un moteur JAP (J. A. Prestwich Industries) et fonctionnant au méthanol, ce coriace petit bolide roule toujours aujourd’hui. «En août 2025, elle a participé au Silverstone Festival au Royaume-Uni, là où elle avait terminé à la deuxième place lors du Grand Prix de Silverstone en 1951», expose la guide.
Avant de faire rugir cette pièce de collection sur le circuit légendaire d’outre-Manche, les équipes du Conservatoire national de véhicules historiques ont dû faire preuve de patience et de vivacité pour acquérir l’engin. «Nous voulions une voiture qui a roulé ici. Nous avons commencé nos recherches sur internet et via nos réseaux. Et puis, un jour, nous avons eu un gros coup de chance et nous sommes tombés sur cette monoplace! Nous l’avons trouvée près de Manchester, il y a deux ans. C’est l’unique véhicule qui appartient au Conservatoire», raconte Nadia Klasen.
Une Buick historique
La taille réduite de la monoplace fait paraître sa voisine encore plus imposante. Cette Buick 90 datant de 1938 d’un noir des plus élégants possède une histoire d’exception qui lui confère une place historique très particulière. «Il s’agit de la voiture avec laquelle la famille grand-ducale a fui l’invasion allemande en mai 1940», annonce la guide. «C’est à son bord que le Prince Félix et ses enfants ont pris la route vers la France, puis ont voyagé à travers l’Espagne et le Portugal, avant d’arriver en exil aux États-Unis.» À l’époque, la Grande-Duchesse Charlotte n’avait pas accompagné sa famille dans la fuite, choisissant de rester jusqu’au dernier instant avant de quitter le Luxembourg.
Don de la famille grand-ducale au CNVH, le véhicule a été exposé au sein du musée pendant de nombreuses années, occupant une place centrale depuis l’ouverture du musée en 2004. En raison des travaux qui mènent à la création d’une exposition permanente, elle est actuellement inaccessible, en retrait à côté de la Cooper 500 Mk5. «La monoplace sera placée sur un plan incliné avec, derrière elle, une grande photo du départ du Grand Prix du Luxembourg de 1951 au Findel. Pour Buick, la scénographie sera composée d’une photo du Prince Jean posant avec le véhicule devant le château de Berg», avance Nadia Klasen.
Une histoire qui se poursuit
Depuis son ouverture, le CNVH a eu à cœur «de mettre en valeur, d’une part, l’histoire de la maison Wagner et, d’autre part, celle de l’automobile par le biais d’expositions thématiques», explique la guide, qui travaille au sein du musée depuis un an. Si les pierres qui constituent le bâtiment qui abrite les collections pouvaient parler, elles raconteraient quelques années des plus belles pages de l’histoire de la voiture au Grand-Duché. Et pour commencer, l’épopée des Wagner.
La première concession en dehors de l’Allemagne à vendre des automobiles Benz!
Le lieu dans lequel se trouvent tous ces remarquables véhicules a été construit en 1871 sous l’impulsion de Jean Wagner Senior, qui fondait alors une fabrique de voitures à Diekirch. Au début, l’entreprise produit des calèches, puis elle élargit son offre aux automobiles. «Après avoir rencontré Karl Benz lors de l’Exposition universelle de 1900, Jean Wagner devient, en 1912, la première concession en dehors de l’Allemagne à vendre des automobiles Benz!», pointe Nadia Klasen. En 1920, l’un des fils, Jean Wagner Junior, reprend l’entreprise et la dirige sous le nom de «Grand Garage Jean Wagner». La firme poursuit sa croissance et, dans les années 30, c’est la fille de Jean Wagner Junior, Valentine, qui prend le relais au sommet de Wagner. Sous sa direction, l’entreprise continue à se développer et, en 1959, l’expansion tant attendue à Luxembourg a lieu.
Valentine a marqué l’entreprise de son empreinte jusqu’en 1997, date à laquelle elle l’a finalement vendue à Mercedes-Benz. Cette vente a marqué la fin de l’histoire entrepreneuriale de la famille Wagner. C’est en cette année clé pour Wagner que l’association du CNVH a été créée avec pour objectif de construire un conservatoire national de véhicules historiques. Le projet, soutenu par la Ville de Diekirch et par l’État, a permis de restaurer le bâtiment historique qui abritait autrefois l’usine Wagner. Aujourd’hui, l’ASBL compte une cinquantaine de membres.
L’an passé, le musée a accueilli pas moins de 6 400 visiteurs. Ces derniers ont pu admirer des voitures italiennes dans le lumineux atelier datant de 1920, «une construction visionnaire pour l’époque», souligne Nadia Klasen, ou fouler dans certains endroits les pavés sur lesquels les artisans assemblaient les calèches à la fin du XIXe siècle.