[En coulisses]

Lever de rideau sur les professionnels qui façonnent l’opéra

Ils sont metteure en scène, chargé de production, cheffe d’orchestre et créateur de costumes. Ils nous racontent leurs rôles dans la reprise d’un opéra au Grand Théâtre de Luxembourg.

Publié Modifié
Les répétitions de l'opéra «La Bohème» ont eu lieu cette semaine au Grand Théâtre. (Photos : didier sylvestre)
Les répétitions de l'opéra «La Bohème» ont eu lieu cette semaine au Grand Théâtre. (Photos : didier sylvestre)

Il y a quelque temps, nous vous emmenions dans les ateliers de construction des décors des théâtres de la ville de Luxembourg (TVL) pour vous faire rencontrer une petite équipe d’artisans spécialisés qui donnent vie aux idées des scénographes. Cette fois-ci, nous avons assisté à la répétition scénique d’un opéra et avons échangé avec certaines personnes travaillant «dans l’ombre», sans qui les représentations n’existeraient pas.

Il est 14 h 15 lorsque nous arrivons au Grand Théâtre de Luxembourg. Ses couloirs grouillent de monde. Sur le plateau, Sophie Bricaire vérifie le décor. «On va tout décaler vers la cour!», demande-t-elle aux équipes techniques. Dans quinze minutes, ce sera son moment : la répétition scénique au piano de l’opéra La Bohème. Elle est assistante à la mise en scène. «Je suis très peu dans les coulisses, mais beaucoup en salle pour me mettre à la place des spectateurs», nous explique-t-elle.

La Bohème est en reprise, c’est-à-dire en tournée. «Ici, nous ne créons pas d’opéra ou alors uniquement de toutes petites productions», commente Antoine Krieps, chargé de production aux TVL. Ils ne produisent pas uniquement des créations d’opéra, mais principalement des coproductions. Les créations d’opéras contemporains restent occasionnelles et prennent généralement la forme de projets à dimension plus modeste. Les opéras programmés sont donc majoritairement des reprises de productions qu’ils coproduisent avec d’autres établissements. La Bohème étant une reprise de l’opéra de Nancy.

Les six solistes, 47 choristes et dix enfants de la maîtrise étaient réunis sur scène pour répéter.
Les six solistes, 47 choristes et dix enfants de la maîtrise étaient réunis sur scène pour répéter.

La production, un travail de longue haleine

«Ici, nous nous chargeons de travailler sur le planning des répétitions et sur la partie technique», indique Antoine. Comme la reprise se fait directement après celle du Théâtre de Caen, le calendrier est cette fois très serré, avec seulement une semaine de battement. «Mais parfois nous devons réengager les artistes après une pause beaucoup plus longue. Dans ce cas, nous prévoyons les plannings en avance avec de plus grandes plages horaires.»

Et si le rôle des producteurs vous est obscur, retenez ça : «On chapeaute un peu tout. On met en relation tout le monde et on gère les budgets», résume Antoine. Pour l’opéra, ils fonctionnent généralement à deux : l’un est responsable, et l’autre juste en dessous de lui. «J’aime bien déléguer pour répartir au mieux les tâches.» Dans le bureau de la production, une personne est également en charge des réservations d’hôtels et des possibles transferts en taxi.

Les reprises d’opéras s’organisent des années à l’avance. «Nous travaillons déjà sur 2028», souffle le chargé de production. L’une des premières étapes consiste à reprendre contact avec tous les solistes et agents… Ensuite, il faut «beaucoup» patienter avant d’avoir des réponses. Et comme aux TVL plein de choses se font en parallèle, il y a également un gros travail d’organisation en amont, notamment pour bloquer les salles afin d’éviter les couacs.

200 personnes mobilisées pour une seule production

Quand le rideau se lève et que la cheffe d’orchestre donne l’impulsion, le public ne voit qu’une chose : la magie. Pourtant, derrière les décors et les voix puissantes, c’est une véritable armée de l’ombre qui rend l’instant possible. Pour cette production venue de Nancy, près de 150 professionnels ont été accueillis aux TVL, en plus des équipes locales.

Sur scène et dans la fosse, les chiffres donnent le vertige : 66 musiciens, 47 choristes, 10 enfants de la maîtrise, 6 solistes, une cheffe d’orchestre, un chef de chœur, un chef de chant. À cela s’ajoutent les régisseurs dédiés au chœur, à l’orchestre, à la lumière ou encore à la vidéo.

Mais l’ampleur du dispositif ne s’arrête pas aux artistes visibles. En coulisses, habilleuses, maquilleuses, coiffeuses, accessoiristes et couturières s’activent. Côté technique, une quinzaine de professionnels – plateau, machinerie, lumière, audio, vidéo – orchestrent les transitions invisibles au public.

À cela s’ajoutent les responsables de production, la logistique, les relations publiques, la billetterie : un maillage humain indispensable pour que l’expérience commence bien avant la première note.

Accompagner et guider les artistes

Sophie nous l’assure, c’est rare qu’une telle production tourne autant. Et en l’absence du metteur en scène sur les reprises, c’est elle qui prend les rênes. «Je reprends la mise en scène pour faire en sorte qu’elle reste la plus fidèle possible à l’intention originale», précise-t-elle. D’autant plus qu’il y a eu des changements de casting, notamment pour Musetta, l’un des rôles principaux. «L’enjeu des répétitions est d’intégrer les nouveaux venus!» Alors, quand les répétitions commencent à 14 h 30, Sophie monte sur scène avec les solistes pour les guider dans des scènes précises.

Et à 15 h, quand les choristes arrivent sur le plateau pour répéter l’acte 2 avec les solistes, Sophie récapitule le rôle de chacun. Une fois qu’ils commencent à chanter, la metteure en scène déambule d’un coin à l’autre de la salle en passant entre les rangées de sièges. Mais sans jamais quitter la scène des yeux. «Je vérifie que tout se mette en place», prévient-elle, livret et feuilles de notes à la main.

Lors de la répétition scénique, Sophie prend du temps pour guider les solistes.
Lors de la répétition scénique, Sophie prend du temps pour guider les solistes.

Elle note ses observations sans interrompre les comédiens. Et quand vient la fin de l’acte 2, elle leur fait ses retours : «Le plateau est plus grand, alors pensez à bien occuper tout l’espace!», leur conseille-t-elle avant de les féliciter sur d’autres aspects. «L’échange avec les artistes est important, nous coconstruisons ensemble», appuie Sophie.

Mais le travail de mise en scène commence bien avant les premières répétitions. «Il y a un gros travail de préparation pour s’imprégner du livret de l’œuvre, réfléchir aux aspects que l’on veut mettre en exergue et penser à l’espace et à la scénographie», nous dit Sophie. Viennent ensuite la bauprobe (première visite technique), les répétitions en studio avec les solistes, puis sur plateau avec les choristes et, enfin, le filage. «J’aime bien accompagner les artistes et les voir jouer, c’est un métier de rencontres», s’enthousiasme la metteure en scène. Elle ne vient pas de l’opéra, un monde qu’elle décrit comme «codifié et de sachants», alors elle s’émerveille toujours lorsqu’elle a l’occasion d’en travailler un.

L’orchestre, la touche finale

Pendant les répétitions, Antoine est là aussi, bien qu’il se fasse discret. «C’est important d’être présent pour constater les éventuels problèmes et les résoudre ainsi que pour rassurer tout le monde», estime-t-il. Avant d’être chargé de production, il était régisseur. Lui aime la diversité des opéras et l’imprévu qu’ils entraînent. Cela rend son travail «palpitant». «Mes meilleurs souvenirs sont les filages, quand l’orchestre s’ajoute et que tout prend forme», sourit Antoine.

Un opéra comprend deux équipes : la mise en scène et la musique. Elles sont toujours en collaboration.
Un opéra comprend deux équipes : la mise en scène et la musique. Elles sont toujours en collaboration.

Le filage, c’est justement le moment de Marta Gardolinska. Si Sophie était en charge lors de la répétition scénique, la cheffe d’orchestre prend la direction pour le filage. «Lors des répétitions scéniques, je suis déjà là pour diriger la musique et guider les chanteurs pour qu’ils ne prennent pas de mauvaises habitudes», précise Marta, ses partitions et ses notes toujours en main. Puis, c’est elle qui prend la responsabilité : «Je regarde les chanteurs, comme ils n’ont pas de partition. Cela leur donne du contact et du contrôle.»

Son rôle est également de faire la balance de l’orchestre pour que le son qu’il produit ne soit ni trop fort ni trop faible. «Pour cela, j’ai un assistant assis dans la salle afin qu’il soit mes oreilles», explique la cheffe d’orchestre. Aujourd’hui, elle ne sait pas ce qu’elle va retrouver : «Lors des dernières représentations à Caen, un autre chef d’orchestre a repris la direction… Et en plus, il y a une nouvelle Musetta!» Mais rien qui ne l’effraie, elle qui aime le contact avec le plateau.

Des costumes au plus proche des personnages

Que seraient une pièce de théâtre ou un opéra sans les costumes adéquats? En tant que créateur de costumes, Benjamin Moreau serait bien en peine de répondre à cette question. C’est lui qui a été en charge de créer ceux de La Bohème : «L’opéra est particulier, car c’est un mode de production plus grand», nous fait-il savoir. Six solistes, 47 choristes et dix enfants de la maîtrise… Et autant de monde à habiller. «Les projets sont aussi davantage anticipés. On nous demande une proposition bien en amont.»

Un opéra, c’est également une œuvre avec un livret déjà présent. «Il y a toujours l’envie d’être proche des personnages.» Et dans La Bohème, les personnages sont très situés historiquement – en plein cœur du XIXe siècle à Paris. «Le travail sur les costumes a été fait pour inscrire leurs vies d’artistes dans une réalité historique», détaille Benjamin. Il a donc cherché des iconographies d’époque représentant de «petites gens» et a dessiné ses maquettes à partir de cela.

Les costumes inscrivent la réalité historique et artistique des personnages.
Les costumes inscrivent la réalité historique et artistique des personnages.

«Nous dessinons et dialoguons avec les ateliers et la mise en scène… Et ce n’est pas parce qu’une idée est bien dans notre tête qu’elle fonctionnera sur scène!» Donc les dessins bougent. D’autant plus qu’à l’opéra, les créateurs de costumes maquettent sans connaître le casting. «Nous sommes les yeux de dehors. Nous avons un rôle de composition et devons renvoyer l’interprétation», souligne Benjamin.

Habituellement, le créateur de costumes est embauché jusqu’aux premières représentations. S’il est à Luxembourg avec le reste de l’équipe, c’est parce qu’il doit réajuster les costumes des nouveaux venus.

Powered by Labrador CMS