[Ma vie de pensionné(e)]
«Je me suis fait un très beau cadeau»
La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui direction Sandweiler pour retrouver Adriano Bandeira, le plus jeune retraité de cette série. Cela fait un an qu’il a cessé de travailler, le 4 avril 2025 précisément, le jour exact de ses 57 ans. Après près de 40 ans passés chez Cargolux, ce Capverdien d’origine, serein et posé, découvre une nouvelle vie, sans nostalgie, sans grand vertige non plus. Chez lui, la retraite ressemble surtout à un changement de rythme : davantage de temps pour ses enfants, la maison, le sport et l’idée qu’il faut profiter tant que la santé suit.
Quelle était votre profession?
Adriano Bandeira : J’ai commencé à travailler très tôt. À 17 ans, j’étais employé au service technique de l’hôtel Royal. Et à 18 ans, je suis allé chez Cargolux, au départ, pour les vacances scolaires. Puis ça m’a plu. Je n’ai pas fait de grandes études, parce que dans le temps c’était plus compliqué et mes parents n’avaient pas les moyens. Alors j’ai avancé comme ça, petit à petit, jusqu’au dernier jour de travail.
Vous avez fait toute votre carrière dans la même entreprise?
Pratiquement, oui. J’ai passé 37 ans chez Cargolux. J’étais soudeur, mais pas seulement. On faisait aussi de la mécanique, on s’occupait de machines, de plateformes, d’escaliers, de plein de choses. Ce n’était pas toujours le même travail, donc on ne se lassait pas. Il y avait des jours plus intéressants que d’autres, des périodes plus compliquées aussi, comme quand on faisait le dégivrage sur les avions, par -10 °C. Mais franchement, c’était une très belle carrière.
Vous avez pris votre retraite le jour de votre 57e anniversaire. C’était important pour vous?
Oui, je me suis fait un très beau cadeau (il sourit). J’avais déjà plus de 40 ans de travail, donc j’avais le choix d’arrêter à cette date. Les deux dernières années, j’y pensais de plus en plus. Au début, on voit ça encore de loin, puis ça devient les années, les mois, les semaines, les jours. C’est un compte à rebours, en fait. Et plus ça approche, plus on a envie de partir. J’avais vraiment envie d’arrêter. Je ne me suis jamais demandé ce que j’allais faire sans le travail.
Même pas une petite crainte?
Non, quand on voit ce qui peut se passer : j’ai connu des gens qui sont partis à la retraite et qui sont décédés trois, quatre ou cinq ans après. Ça fait réfléchir. On se dit : pourquoi je ne pourrais pas profiter si j’en ai la possibilité, tant que j’ai la santé? Et puis 57 ans, ce n’est pas vieux. On peut encore faire beaucoup de choses.
Il y a des gens qui ont du mal à couper avec leur ancien travail. Vous, on sent que ce n’est pas trop votre genre.
Non (il sourit). J’ai beaucoup aimé mon travail, mais une fois que c’est fini, c’est fini. Je passe à autre chose vite fait. Je dis toujours : c’est comme avec mes ex, une fois que c’était terminé, je passais à autre chose. Ça a toujours été comme ça avec tout. Il y a des retraités qui continuent à aller au travail toutes les deux semaines. Moi, non. J’ai gardé quelques contacts, mais le minimum. On peut avoir de très bonnes relations, mais souvent ce sont surtout des collègues. Et même quand on allait manger ensemble, on parlait surtout du travail.
Donc, ça ne vous manque pas?
Non. Ça ne me manque vraiment pas. Je suis content d’avoir travaillé toutes ces années, mais je suis aussi très content d’avoir arrêté.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris les premiers jours?
Franchement, pas grand-chose. Avant le 4 avril, j’avais eu beaucoup de congés, j’étais resté presque deux mois à la maison. Ça m’a fait une bonne préparation aussi (il rit). Il n’y a pas eu de choc. J’étais surtout content, fier et heureux.
Est-ce que vous pouvez me décrire une journée type?
Ça dépend. Là, pour l’instant, je suis à Mondorf-les-Bains pour trois semaines en cure. Donc je me réveille à 8 h, je prends mon petit-déjeuner, puis je prends la voiture pour y être à 10 h, j’y vais tranquille. Après je reviens, je mange un truc simple. Sinon, dans une journée normale, je me réveille, je vais au sport pendant une heure et demie. Je rends visite à ma mère, j’aime bien faire les courses aussi, les magasins. Je vais chercher mes enfants au foot. Et puis à la maison, il y a toujours des choses à faire. Le temps passe très vite. D’ailleurs, des fois dans la journée, quand j’ai trois trucs à faire, je me dis déjà : hou là, j’ai trop de choses aujourd’hui (il rit). Et puis j’aime bien être calme aussi. Aller au lit le soir et penser : demain je n’ai rien à faire, ça c’est un luxe.
Vous ne cherchez pas à remplir vos journées à tout prix?
Non, non. Je me suis toujours dit : je vais déjà rester une année à la maison tranquille, puis peut-être plus tard essayer de trouver un truc à faire. Mais après je me dis toujours: aller faire quoi, en fait? Pour le moment, ça va très bien comme ça. J’ai récemment rencontré mon chef, qui m’a dit : « Moi, depuis que je suis à la retraite, j’ai plus le temps », c’est ce que ma mère disait dans le temps aussi.
Certains retraités organisent toute leur journée.
Oui, mais moi, je ne ferai pas ça en fait, je n’ai pas envie de vivre comme ça. Quand on travaille, tout est organisé. On sait qu’on a huit heures de travail, puis après il reste quelques heures pour le reste. À la retraite, c’est différent. Je ne veux pas tout programmer. Si j’ai envie d’aller faire du sport, je vais faire du sport. Si j’ai envie d’aller à la piscine, je vais à la piscine. Si j’ai envie de faire du vélo, je vais faire du vélo. Je dis toujours « On verra », j’aime bien vivre au jour le jour.
Vos enfants ne se moquent-ils pas un peu d’avoir un papa à la retraite?
(Il rit) Non, au contraire, ils sont contents de m’avoir à la maison. Moi aussi, ça me plaît d’être là, de les accompagner, de cuisiner pour eux de temps en temps. Ma fille va avoir 17 ans et mon fils 14 ans. C’est sûr que ça aide aussi, parce que je pense que c’est plus compliqué pour des gens qui n’ont pas de famille autour, rien à faire, personne à voir.
Votre épouse travaille encore. Le fait que vous soyez davantage à la maison, ça change quelque chose dans votre couple?
Pour le moment, non, ça se passe bien. Elle va travailler, moi je reste à la maison, je bricole, je nettoie un peu, je passe l’aspirateur, je fais à manger. Je pense que quand un couple ne va déjà pas bien avant, ce n’est pas la retraite qui va arranger les choses. Et puis, je n’ai jamais ramené les problèmes du travail à la maison. Tout ce qui se passe au travail reste au travail, tout ce qui se passe à la maison reste à la maison.
Est-ce que vous avez remarqué une différence de niveau de vie financièrement?
Non, ça va, même si on perd 300, 400 euros, c’est compensé par le temps libre gagné.
Vous avez le sentiment d’appartenir à une des dernières générations à avoir pu partir si tôt?
Oui, je pense. Pour les jeunes, ce sera beaucoup plus compliqué. Avec les études plus longues, avec les changements dans le système, je pense que ça va devenir de plus en plus difficile.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui commence aujourd’hui sa vie professionnelle?
Ça a beaucoup changé. Dans le temps, on n’avait pas besoin de faire autant d’études pour avoir un bon boulot. Aujourd’hui, si on n’a pas un diplôme en main, c’est beaucoup plus compliqué. Donc oui, faire des études, c’est important. Et puis une fois qu’on obtient un emploi, il faut aussi savoir s’adapter. Il ne faut pas vouloir tout changer tout de suite, il faut d’abord comprendre comment ça fonctionne.
Vous dites aussi que ça serait bien de travailler pour l’État.
Oui, ça c’est encore plus important. Ça dépend du poste, bien sûr, mais oui, moi je dis ça à mes enfants. Parce qu’il y a cette idée de sécurité, de stabilité. Aujourd’hui, on voit des entreprises qui ferment, des changements partout.
Qu’est-ce que vous diriez à quelqu’un qui approche de la retraite?
Bah bonne chance (il rit). Non, je lui dirais : profite. Profite tant que tu es en bonne santé, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver. La retraite, c’est un autre système, un autre rythme. Il faut s’adapter, mais je pense que je me suis bien adapté.