«Esclavage moderne» : l’OGBL dénonce le modèle Wolt
Des raisons de la colère des livreurs aux tensions entre syndicats et plateformes de livraison, des indépendants sous pression aux réfugiés employés par les sous-traitants, décryptage de l’envers du décor des repas livrés à domicile.
David Angel, responsable syndical de l’OGBL, ne mâche pas ses mots : «c’est de l’exploitation à outrance». Pour lui, on est sur «le même modèle qu’il y a 100 ans à la mine ou au port. On profite de la faiblesse sociale pour se faire de l’argent sur le dos des plus précaires». Il qualifie certaines situations vécues par les bénéficiaires de la protection internationale de «forme d’esclavage moderne». «La plupart ont le statut de réfugiés. Des migrants qui ont fui leur pays et veulent survivre avec leur famille». Survie, le mot est lancé.
Système d’exploitation
Deux sociétés de sous-traitance sont dans le viseur des syndicats. Selon plusieurs témoignages concordants, des rabatteurs viendraient recruter directement devant les foyers de réfugiés et donneraient accès au service en échange d’un pourcentage. Les demandeurs d’asile obtiendraient alors facilement une place dans la flotte : pas d’entretien d’embauche, pas de barrière de la langue. Pas de contrat de travail non plus. Lorsqu’ils ont voulu rejoindre le mouvement de grève des indépendants, «les gros bras sont venus les menacer directement dans la rue», rapporte le responsable syndical, citant les témoignages de livreurs. D’autres nous confient qu’on leur a promis de ne pas leur prendre de commission s’ils travaillaient ce jour-là.
Wolt affirme ne pas avoir connaissance d’éventuels manquements des sociétés de flottes au droit du travail. Contacté, Christian Kamhaug, à la tête du département communications et relations publiques chez Wolt Norvège, Islande et Luxembourg, l’affirme : «nous exigeons de nos partenaires qu’ils respectent la législation en vigueur, notamment les règles relatives au droit du travail, aux documents d’emploi et aux obligations en matière de sécurité sociale». Condamnant fermement la «sous-traitance illégale» et «toute pratique frauduleuse», il précise qu’«il n’y a pas de place pour l’exploitation sur notre plateforme». En revanche, Christian Kamhaug déclare «accueillir favorablement les demandeurs d’asile et les immigrés», expliquant que «ce type d’activité est essentiel pour leur permettre de subvenir à leurs besoins et de s’intégrer dans la société. Pour beaucoup, cette activité constitue une porte d’entrée accessible vers le marché du travail luxembourgeois.»
D’après Wolt, le modèle repose sur une relation triangulaire entre les restaurants, leurs clients et les livreurs indépendants. En réalité, le schéma est plus complexe. Wolt est au centre de la transaction entre le restaurateur et le consommateur, et peut faire appel aux indépendants comme aux sociétés de sous-traitance qui embauchent des livreurs «salariés».
En théorie, Wolt n’est donc qu’un simple intermédiaire. Dans les faits, les livreurs dénoncent les nombreuses contraintes imposées par la plateforme. Les travailleurs indépendants supportent la totalité des cotisations sociales, part patronale et part salariée (assurance maladie et maternité, pension, dépendance ou encore assurance contre les accidents du travail), mais ne jouiraient guère de la liberté associée à leur statut sur les horaires, les tarifs, ou encore le matériel. En cas d’accident? La plateforme ne se soucierait, d’après les livreurs interrogés, que de la livraison client.
«C’est le Far West, il y a un marché à conquérir et aucune règle», explique David Angel. «Le problème, c’est que nous n’arrivons pas à déterminer exactement le modèle de rémunération des livreurs et que Wolt refuse de répondre à nos questions.» Une rémunération aléatoire qui s’obscurcit au fil des mois. «Auparavant, les livreurs savaient, avant d’accepter une course, combien ils allaient toucher. Désormais ils le découvrent parfois sur leur décompte à la fin de la journée», relève l’OGBL. Ce manque de transparence fait partie des revendications prioritaires des syndicats des livreurs, mais est nié par la plateforme.
Christian Kamhaug, de Wolt Luxembourg, tient en effet à souligner «la majorité silencieuse» des livreurs «qui apprécient la liberté et la flexibilité» offerte par la plateforme. Il précise que leur rémunération «dépend notamment de la distance, de la complexité de la commande, des conditions de livraison et de la demande sur le marché», et que «le montant correspondant est toujours affiché dans l’application avant qu’ils ne décident d’accepter ou non la mission.»
Responsabilités partagées
Interrogé sur le recours aux sous-traitants, le discours de Wolt est changeant. Le responsable Europe de l’Ouest avait nié dans un premier temps, lors de la réunion du 1ᵉʳ juillet, abandonner les sociétés de sous-traitance (ou fleet partners), mais Christian Kamhaug nous l’affirme : «Wolt est actuellement en train d’abandonner progressivement le recours aux sociétés de flotte au Luxembourg. À partir de la fin de l’été, nous ne travaillerons plus qu’avec des livreurs indépendants ayant une relation contractuelle directe avec Wolt.» Un premier pas vers une amélioration des conditions de travail ? L’OGBL émet des doutes sur cet engagement.
Contrairement à Wedely, qui applique les mêmes tarifs sur les deuxièmes ou troisièmes commandes ajoutées lors d’un déplacement, Wolt décline par ailleurs une «rémunération sur la tâche», régressive. Sur la commande de pizza (lire encadré ci-dessus), si la plateforme ajoute une course, dans un autre restaurant, vers une autre destination, la rémunération de la deuxième livraison est plafonnée à 2,85 euros. 3,70 euros maximum en période «boostée», un créneau de 12 h à 13 h où Wolt octroie aux livreurs un bonus de 30 %.
Les restaurateurs, de leur côté, continuent à travailler avec les plateformes malgré les alertes. Certains feraient le choix, selon David Angel, de «fermer les yeux sur ces pratiques», par crainte de perdre leur visibilité sur l’application. Un schéma de dépendances croisées qui, d’après le représentant de l’OGBL, exploiterait la moindre faille du système. «Quand l’exploitation des livreurs ne sera plus possible, ils trouveront autre chose», déplore-t-il.
Et le consommateur dans tout ça? Sommes-nous tous responsables ? Pour lui, la responsabilité est «collective, et avant tout politique. C’est un choix que nous devons faire en tant que société. Avons-nous vraiment besoin de ce genre d’emploi? On ne veut plus d’esclavage.» Or si l’offre existe, le consommateur peut-il entrer en résistance? «On a toujours eu des livreurs de pizzas. Le problème principal, c’est qu’ils ne sont plus salariés», rappelle David Angel.
Le projet de loi, une fois finalisé, ne sera pas examiné à la Chambre avant septembre, et la procédure législative prend du temps. À l’étranger, les discussions avancent davantage. En Espagne, les livreurs de Glovo, Just Eat ou Uber Eats sont tous présumés salariés depuis 2021. En France, Uber Eats et Deliveroo ont signé vendredi 10 juillet un avenant à un accord de 2023, prévoyant une rémunération minimale horaire brute de 19 euros à partir de septembre 2026 (contre 11,75 euros actuellement).