[Ma vie de pensionné(e)]
«C’est parfois plus relax d’être au bureau»
La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Notre retraité du jour n’était pas bien difficile à trouver. Déjà, avec sa haute silhouette, impossible de le manquer. Mais surtout on le croise chaque semaine dans nos bureaux : John Kelsen, 58 ans, a beau avoir cotisé plus de 42 ans pour sa retraite, il continue malgré tout de s’occuper d’une branche du marketing pour les journaux du groupe Editpress. En couple et père de trois enfants, il nous explique pourquoi il continue à exercer cette activité professionnelle.
Vous êtes officiellement à la retraite depuis un peu plus d’un an, mais vous continuez à travailler deux jours par semaine. Pourquoi?
John Kelsen : J’ai commencé à travailler en 1983, à l’âge de 15 ans, après un CATP (NDLR : certificat d’aptitude technique et professionnelle) de vendeur chez Monopol, un supermarché luxembourgeois qui n’existe plus. J’ai ensuite travaillé dans la vente, puis dans le marketing. En 2024, j’avais 42 années de cotisations et j’ai donc pu partir à la retraite. Mais je me suis renseigné auprès de la CNAP pour savoir combien je pouvais encore gagner en travaillant à côté. Comme j’ai deux enfants à l’université, ce complément me permet de financer leurs études et de continuer à vivre normalement.
Vous continuez donc à travailler principalement pour des raisons financières?
Pas uniquement. Il y a aussi le contact humain. Une fois que vous avez travaillé pendant des années dans le marketing et les partenariats, vous ne lâchez pas ça du jour au lendemain. Je suis trop jeune pour rester à la maison toute la journée, je n’ai pas envie de tomber dans un trou… Je n’ai pas envie de me retrouver seul avec mon chien pendant que ma compagne travaille et que mes enfants sont à l’école ou à l’université.
C’était ainsi que vous imaginiez votre retraite?
Pas du tout. Il y a quatre ans, je suis tombé sur mon genou droit. J’ai subi deux opérations et on m’a posé treize vis et quatre plaques. J’ai eu beaucoup de souffrances et je ne suis plus capable de travailler cinq jours par semaine à raison de huit ou dix heures par jour. C’est ce qui m’a amené à réfléchir à cette formule : travailler deux jours par semaine.
Donc, sans votre accident, vous auriez quand même continué à travailler?
Oui. J’aurais probablement continué à temps plein jusqu’à 62 ans. C’était ce que j’avais en tête. Ma compagne travaille encore et avant de pouvoir profiter ensemble de davantage de temps libre, autant continuer.
Comment se sont passées vos premières semaines de retraité?
Elles ont beaucoup ressemblé à ma vie d’avant (il sourit). Au début, je travaillais encore trois ou quatre jours par semaine. Puis, avec une meilleure organisation et en ayant délégué, j’ai réussi à concentrer mon travail sur deux jours. Mais aujourd’hui, après un an d’ajustements et parce qu’il n’y a plus la même activité depuis le covid, je peux dire que j’arrive vraiment à faire en deux jours le travail demandé.
Et les jours où vous ne travaillez pas?
Je réponds quand même à mes e-mails professionnels.
Vous n’arrivez pas à décrocher?
C’est une déformation professionnelle (il rit).
Que faites-vous d’autre?
Je m’occupe beaucoup de ma mère qui a 94 ans et qui vit seule dans une grande maison. Il y a les rendez-vous médicaux, les courses, les démarches. Je promène aussi mon chien matin et soir, je m’occupe de la maison, j’accompagne ma fille à ses activités sportives et je passe du temps chez le kinésithérapeute.
Mes ennuis de santé ont changé beaucoup de choses
Finalement, vos journées sont bien remplies.
Oui. D’ailleurs, je plaisante souvent en disant que c’est parfois plus relax d’être au bureau que de gérer toutes les responsabilités à la maison (il rit).
Qu’aimez-vous autant dans votre métier?
Le contact avec les gens, mais aussi la négociation. J’aime développer de nouveaux partenariats. Mon travail m’amène à rencontrer beaucoup de monde. Si j’étais resté toute la journée derrière un bureau, j’aurais peut-être vu les choses autrement.
Beaucoup de gens rêvent pourtant de partir à la retraite dès qu’ils le peuvent…
C’est une question d’état d’esprit. Moi, j’aime être sur le terrain. J’aime l’événementiel, les partenariats, les rencontres. Tout cela me manquerait.
Vous n’avez jamais envisagé de remplacer cela par du bénévolat?
Non, ce n’est pas vraiment mon truc. En revanche, je siège dans trois commissions communales à Sanem pour le Parti pirate : la culture, le sport et les bâtisses. Cela me permet de rester impliqué dans la vie locale et de participer aux réflexions sur des projets qui verront le jour dans les années à venir.
Vous aimez vous sentir utile?
Oui, tout à fait.
La retraite vous fait-elle peur?
Je ne dirais pas qu’elle me fait peur, mais il faut la préparer. Je n’ai commencé à penser à ma retraite qu’il y a seulement trois ou quatre ans. Si on la laisse arriver sans réfléchir à ce qu’on fera ensuite, on risque de tomber dans un vide. Rester à la maison sur un canapé à regarder la télévision, ce n’est pas mon truc.
Pourtant, les pensionnés que j’interroge me disent que le retraité devant sa télé toute la journée, c’est surtout un cliché tenace.
Si on se laisse aller, on va droit dans le mur. Il faut avoir des projets, des activités, quelque chose qui donne envie de se lever le matin.
Avez-vous cherché à développer une nouvelle habitude, une nouvelle passion?
Non. Je ne sais pas peindre ni dessiner, ma passion, c’était le sport. Je faisais de la course à pied et du vélo. C’est ça qui était rude dans la tête, de se dire que je ne pourrais plus jamais courir.
Vous avez déjà réfléchi à votre « vraie » retraite?
Pas vraiment. Avec l’entreprise, nous avons prévu de refaire le point à mes 60 ans, à la fin de l’année prochaine. Parce que là j’ai maintenant un nouveau genou depuis la fin janvier. Pour l’instant, je me traîne avec beaucoup de mal. Si je décide alors d’arrêter complètement, j’aurai un plan. Pour l’instant, je n’en suis pas là.
Je profite à ma façon
Quels projets avez-vous malgré tout?
Les voyages.J’ai prévu de partir cet été, sac au dos, avec ma fille de 13 ans. Nous irons à Paris en train, puis nous traverserons l’Italie. Si je ne le fais pas maintenant, ce sera plus compliqué plus tard.
Que vous manquerait-il le plus si vous arrêtiez définitivement?
Le contact avec les gens et la négociation. C’est au cœur de mon métier.
Comment imaginiez-vous votre retraite lorsque vous étiez plus jeune?
Je me voyais faire beaucoup plus de sport, partir en vacances à vélo, multiplier les week-ends prolongés avec des amis. Malheureusement, même si ce n’est pas une grave maladie, mes ennuis de santé ont changé beaucoup de choses.
Cette blessure a-t-elle modifié votre façon de voir la vie?
Oui. Elle m’a appris qu’il ne sert à rien de prévoir les choses trop longtemps à l’avance. Du jour au lendemain, tout peut changer, tu tombes et c’est fini. Il faut profiter quand on le peut.
Mais je n’ai pas l’impression que vous en profitiez vraiment.
Je profite à ma façon. Je pourrais en profiter mieux (il sourit), mais je vais quand même à la piscine deux fois par semaine, je fais du wellness, je me balade avec mon chien, je me préserve. Et puis, je n’ai plus la même relation au travail, je n’ai plus d’inquiétude, je peux dire que j’arrête à tout moment, c’est une liberté.
Avez-vous un conseil pour ceux qui s’approchent de la retraite?
Justement, profitez de la vie. Mais chacun doit trouver sa propre manière de le faire. Pour certains, ce sera le voyage. Pour d’autres, le sport, les petits-enfants ou les engagements associatifs. L’important est de ne pas rester sans projet.
Et à quelqu’un qui commence sa carrière?
De prendre du plaisir dans son travail et de ne pas penser trop tôt à la retraite. Aujourd’hui, les jeunes n’entendent parler que de l’âge de départ. À 15 ans, cela peut paraître énorme de devoir travailler 40 ans. Pourtant, le temps passe très vite.