[Ma vie de pensionné(e)]
: «Ce qui me ferait peur, ce serait d’être forcé d’arrêter»
La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui, direction Pétange pour rencontrer un agriculteur à la retraite. Du moins, c’est ce que nous imaginions avant d’arriver chez lui. La réalité est tout autre : à 65 ans – on lui en donne dix de moins –, Guy Arend est toujours actif et n’a jamais vraiment quitté la ferme familiale de Pétange, désormais transmise à son épouse. Entre les animaux, les champs, quelques engagements locaux, il raconte une retraite très éloignée de l’image classique du repos bien mérité. Chez lui, être pensionné ne signifie pas tourner la page.
Vous touchez une pension depuis cinq ans, mais vous ne vous considérez pas vraiment comme retraité. Pourquoi?
Guy Arend : Pas vraiment, non. À 60 ans, j’avais droit à ma pension, mais je n’ai jamais vraiment arrêté. La ferme a été transmise à mon épouse, qui a toute l’expérience pour la mener, et moi je continue à y travailler. Je vais un peu plus lentement qu’avant, j’ai réduit l’activité, mais je suis encore là presque tous les jours. Disons que je suis pensionné, mais que je n’ai pas quitté la ferme.
Qu’est-ce qui vous empêche de tourner la page?
Je crois que quand on est né là-dedans, on ne coupe pas si facilement. J’ai étudié pour devenir ingénieur agronome, j’ai travaillé comme conseiller agricole, j’ai enseigné aussi pendant un temps, mais en parallèle je reprenais la ferme de mon père. Ce n’est pas seulement un métier, c’est une manière de vivre. Je suis passé au bio en 1986. Il y a les animaux, les saisons, les machines, la vie dehors. C’est dur, bien sûr, il y a le froid, les week-ends, les contraintes, mais je n’ai jamais eu envie d’abandonner. Ce n’est pas seulement une question de travail, c’est plus profond que ça.
Vous avez malgré tout levé le pied?
Oui, quand même. J’ai réduit d’environ 20 % la surface et le nombre d’animaux. Avant, on tournait autour d’une centaine de bêtes, maintenant plutôt autour de 80. En hiver, c’est un peu plus calme. En saison, il peut encore y avoir de grosses journées. Donc oui, j’ai ralenti, mais enfin, ce n’est pas la retraite comme beaucoup l’imaginent.
À quoi ressemble l’une de vos journées types aujourd’hui?
Cela dépend des saisons, mais en ce moment, je me lève vers 7 h. Je prends un café, je regarde un peu les informations, puis à 7 h 30 je vais m’occuper des animaux. Je leur donne à manger, je remets de la paille, je renouvelle la litière, j’observe. Les observer, c’est très important. Je suis accompagné de mes trois chats, j’allume un poêle dans l’atelier, ils sont chauffés et moi aussi (il sourit).
Une ferme donne aussi beaucoup de liberté. Lors des travaux, on pense à beaucoup de choses. On peut planifier, on peut rêver, écouter de la musique dans le tracteur… Il y a toujours quelque chose à faire : une réparation, du bois, une machine à entretenir, un arbre à couper. L’après-midi, je retourne aux animaux. Et s’il y a un problème, il faut intervenir. Ah! Et je suis aussi conseiller communal pour les verts depuis deux ans. En principe, je ne voulais pas faire de politique.
Vous ne savez pas dire non.
(Il rit) Non, c’est ça… J’ai aussi d’autres activités : je fais partie d’un comité lié aux inondations. On est sept retraités…
Sept retraités comme vous? (Il rit). Cette vie bien remplie laisse-t-elle encore de la place au temps libre?
Oui, quand même. Je ne veux pas donner l’impression que je travaille du matin au soir sans arrêt. J’ai aussi du temps pour ma famille, pour mes petits-enfants, pour prendre des vacances. On part environ six semaines par an, pour moi, c’est suffisant. Et c’est vrai que la ferme reste toujours en arrière-plan, même quand je pars, j’y pense. Et j’aime rentrer.
Ce n’est donc pas une question d’argent
Il y a des gens qui adoraient leur métier, mais qui sont quand même partis à la retraite. Qu’est-ce qui vous retient encore autant à la ferme?
Les animaux, beaucoup. On s’attache. Il y a des vaches qui sont là depuis 12 ou 13 ans, qui ont fait une grande partie de ma vie, qui connaissent ma voix. Ce n’est pas neutre. Il y a aussi toute l’histoire familiale. Dans ma famille, du côté de mon père comme de ma mère, on peut remonter jusqu’en 1750 : dans la lignée directe, il n’y a que des cultivateurs. Ce métier est ancré très profondément. Financièrement, je pourrais arrêter, je pourrais louer les terres et les hangars. Ce n’est donc pas une question d’argent, il y a quelque chose de plus fort.
Cette non-retraite vous pèse-t-elle parfois?
Oui, parfois. Physiquement déjà, parce qu’il y a les douleurs. J’ai des problèmes de hanche et, forcément, on paie aussi les années de travail dur. On a porté, forcé, travaillé dehors par tous les temps. Et puis mentalement, il y a les inquiétudes. Aujourd’hui, ce qui pèse beaucoup, c’est le climat. Une récolte menacée, une sécheresse, trop de pluie, un animal malade, un vêlage compliqué : tout cela peut vous suivre jusque dans la nuit. Nous avons aussi connu des inondations et cela laisse des traces. Donc non, ce n’est pas une vie légère tous les jours.
Vous enviez parfois ceux qui vivent une retraite plus classique?
Il y a des jours, oui. Quand je vois des gens en terrasse des cafés, tranquilles ou partir quand ils veulent, je peux me dire qu’ils ont peut-être compris quelque chose. Et puis il y a ceux qui me demandent pourquoi je continue à me crever comme ça. Je le comprends. Mais je ne suis pas jaloux pour autant. Je crois simplement que chacun est fait différemment. Moi, si je m’arrêtais complètement aujourd’hui, il me manquerait quelque chose d’essentiel.
Vous imaginez quand même un moment où vous arrêterez vraiment?
La limite, ce sera sans doute la santé. Et aussi le plaisir. Si un jour cela devient seulement une charge, seulement une routine, alors ce sera différent. Mais tant que j’ai encore l’envie, cela ne me fait pas peur de continuer. Ce qui me ferait plus peur, ce serait d’être forcé d’arrêter. Mon père a travaillé jusqu’à 80 ans, mon grand-père jusqu’à 79. Ils n’étaient pas malheureux. Ils se plaignaient parfois, bien sûr, mais ils étaient dans leur élément. Je crois que c’est cela aussi que j’ai reçu.
Votre fils reprendra-t-il la ferme?
Peut-être, mais sans doute sous une autre forme. Il a 32 ans, il est lui aussi ingénieur agronome, mais il travaille actuellement ailleurs, pour une commune. Il ne veut pas laisser tomber la ferme, même s’il n’est pas dans le même schéma que moi. Il faudra peut-être inventer un autre modèle, avec davantage d’organisation ou d’aide. Aujourd’hui, reprendre une ferme, ce n’est pas simple, il y a trop d’incertitudes. Mais je crois qu’il tient quand même à ce que cela continue.
Au fond, qu’est-ce que cette retraite un peu particulière vous apporte encore?
Elle me permet de rester dans quelque chose qui a du sens pour moi, tout en ayant un peu plus de recul qu’avant. Je travaille moins, j’essaie d’être un peu plus équilibré, même si ce n’est pas parfait. J’ai aussi davantage conscience du temps qui passe. Je profite de ma famille, de mes petits-enfants, de certains moments que je regardais moins avant. Mais je n’ai pas eu besoin de rompre avec ma vie pour entrer dans cette période.
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui vient d’entrer dans la vie active?
Surtout qu’il aime sa profession. Travailler avec engagement, avec volonté, mais sans se détruire non plus. Moi, j’ai parfois trop travaillé. Avec le recul, je dirais qu’il faut chercher un équilibre. Et je dirais aussi qu’il faut garder une utilité, un engagement, une place quelque part. Que ce soit dans une activité, dans une association, dans la vie locale ou autrement. Je crois que ce qui est difficile, ce n’est pas de quitter un emploi. C’est de ne plus savoir pourquoi on se lève le matin.
Si vous n’aviez pas repris la ferme de vos parents, qu’auriez-vous aimé faire?
Si j’avais pu choisir ma profession, ça aurait été footballeur (il rit). Je jouais attaquant, mais souvent aussi au milieu de terrain, pour être créatif. Mais j’étais – je dois l’avouer – un peu égoïste, je ne passais pas facilement le ballon. Il y a quelque chose d’individualiste aussi chez le cultivateur.