[Ma vie de pensionné(e)]

«Aujourd’hui, je suis libre pour les autres»

La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.

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Benjamin Santinho est un homme toujours très actif.
Benjamin Santinho est un homme toujours très actif.

Aujourd’hui, direction Bettembourg pour rencontrer Benjamin Santinho. Ce Portugais de 75 ans, marié depuis 50 ans, père et grand-père, nous reçoit chez lui, dans sa salle à manger. Lui qui est arrivé au Luxembourg en 1974 n’a jamais vraiment appris à rester sans rien faire et quand il a pris sa retraite à 60 ans, c’était presque à contrecœur, il n’y avait même jamais pensé. Car pour lui, le travail représente la dignité.

Quelle était votre profession?

Benjamin Santinho : J’ai fait beaucoup de choses. Au Portugal, j’ai commencé à travailler à 11 ans quand je suis sorti de l’école primaire. D’abord dans les carrières de granit – on travaillait pieds nus, c’était très dur –, après dans le bâtiment. Puis il y a eu trois ans de service militaire obligatoire, dont six mois au Mozambique pendant la guerre. Et après, je suis venu au Luxembourg pour vivre mieux, d’abord dans un foyer. Ma femme m’a rejoint 23 mois après. Ici aussi j’ai commencé dans le bâtiment, puis j’ai travaillé comme chauffeur et après, j’ai surtout fait ma carrière chez Karp-Kneip Constructions. Là, j’ai travaillé plus de 30 ans.

Le travail a toujours été important pour vous?

Ah oui, très important. Moi, j’ai toujours été quelqu’un de responsable. Je n’aimais pas manquer le travail. Il fallait être à l’heure, faire son travail et le faire bien. Pour moi, c’était normal.

Vous avez pris votre retraite à quel âge?

À 60 ans et 3 mois. J’ai reçu une lettre pour me dire que je pouvais prendre ma pension à partir du 13 septembre. Pour moi, c’était une surprise. Je ne pensais pas partir à cet âge-là, je pensais encore travailler.

Vous n’aviez donc pas préparé votre départ?

Non, pas du tout. Je ne m’étais pas renseigné. Je n’avais pas fait de calcul. Je n’avais pas pensé à ce que j’allais faire après. Franchement, tant que j’étais bien physiquement, je voulais continuer.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au moment de la retraite?

Le vide, peut-être. Le fait que tout d’un coup, on n’a plus cette responsabilité-là. On n’a plus d’horaires, on n’a plus d’obligations. Moi, ça, je l’aimais bien. Se lever parce qu’on a quelque chose à faire, parce qu’on compte sur vous.

Qu’est-ce qui vous manque le plus?

La responsabilité. Vraiment. Le travail, ce n’était pas seulement gagner de l’argent. C’était être utile. C’était avoir un devoir. Moi, j’aimais ça.

Vous avez pourtant continué à vous occuper après votre retraite.

Oui, tout de suite. Je ne suis pas resté à la maison sans rien faire. J’ai aidé autour de moi, j’ai fait des petits boulots : chauffeur pour des missions ponctuelles, taxi-ambulance aussi pendant un temps. Moi, je ne sais pas rester sans occupation.

Vous êtes aussi resté engagé dans le milieu associatif.

Oui. Ça, c’était important pour moi. J’avais déjà été actif dans l’Union, puis dans l’ASTI pour m’occuper les samedis et dimanches quand je suis arrivé au Luxembourg. À l’époque, beaucoup d’immigrés portugais avaient des problèmes de logement, de travail, de papiers. Il fallait aider, il fallait défendre les droits aussi. Plus tard, même à la retraite, je suis resté disponible pour donner un coup de main. Pour moi, c’est une manière de rester utile.

Au fond, vous n’avez jamais vraiment arrêté.

C’est un peu ça. La vraie retraite, sans petits travaux à côté, c’est plutôt depuis la pandémie. Avant, j’avais toujours quelque chose. Et même maintenant, je m’occupe encore : je fais les courses, je rends service, je bricole, je marche, je m’occupe du chien. Il faut que je bouge.

Et financièrement, la retraite a changé beaucoup de choses?

Oui, il y a une différence par rapport au salaire, bien sûr. Mais en même temps, je n’avais pas de dettes, j’avais déjà ma maison, je n’avais plus les mêmes charges.

Avec le recul, qu’est-ce que vous retenez de votre parcours?

Que tout ce que j’ai, c’est le résultat de nos efforts, à moi et à mon épouse. Je ne dois rien à personne. Et aujourd’hui encore, tant que je peux bouger, tant que je peux aider, ça me va.

À quoi ressemble l’une de vos journées types?

Je me réveille tôt, naturellement. En hiver vers 6 h 30, en été plus tôt encore. Comme je dis souvent, l’air du matin, c’est de l’or. Je me lève, je me lave, je me rase tous les jours. Ça, c’est sacré. Après, je m’occupe du chien, je lis le journal, je fais des choses dans la maison, dans le jardin ou bien je rends un service si quelqu’un a besoin. Après le déjeuner, je fais une petite sieste, car le soir je ne m’endors pas avant minuit et demi. Ensuite, je ressors le chien. S’il fait beau, je marche une heure, parfois plus. En été, je peux faire six, sept, parfois dix kilomètres.

Vous avez gardé une discipline.

Oui, c’est important. Il faut se lever tôt, bouger, faire attention : ne pas trop manger, ne pas trop boire. Il faut garder un équilibre.

Vous vous êtes déjà ennuyé depuis que vous êtes retraité?

Non. Parce que moi, je m’occupe, je trouve toujours quelque chose à faire. Et si quelqu’un a besoin, je suis prêt. Aujourd’hui, je suis libre pour les autres. Ça, c’est le bon côté.

Il y a un cliché sur la retraite qui vous agace?

Oui. L’idée qu’à la retraite on ne fait plus rien, qu’on pense seulement à passer le temps. Pour moi, ce n’est pas ça. On peut être pensionné et continuer à avoir une discipline et une utilité. La retraite, ce n’est pas s’arrêter de vivre.

Et le fait d’être davantage à la maison avec votre épouse, ça se passe comment?

Ça se passe bien, même si chacun a son caractère. On a notre indépendance. J’aide à la maison, je fais des réparations, je m’occupe de certaines tâches, des poubelles, parfois de la vaisselle. Avant, je faisais aussi beaucoup de ménage. Il faut que chacun garde sa place. C’est normal qu’il y ait parfois de petites tensions quand on est plus souvent ensemble, mais ça va.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui commence à travailler?

D’être responsable. D’être humble. D’être à l’heure, c’est primordial. Savoir se taire aussi parce que parfois le patron et les chefs, même s’ils ont tort, c’est eux qui commandent, quelle que soit la profession, quelles que soient les situations. Et si on fait un travail, il faut le faire le mieux possible, c’est comme ça qu’on avance.

Et à quelqu’un qui approche de la retraite?

Il faut penser à ce qu’on va faire après. Il faut se renseigner, voir combien on va toucher, voir comment on va occuper son temps. Parce que j’ai connu des gens pour qui ça a été dur. Moi, j’ai eu la chance d’être occupé tout de suite, sinon, ça peut être douloureux.

Vous avez des projets?

Mes projets… (il réfléchit). Maintenant, avec l’âge que j’ai, je veux vivre sainement, c’est-à-dire ne pas être dépendant de quelqu’un. Je ne veux pas vivre dans un lit.

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