«Salaires divisés par trois» au Luxembourg : la fin de l’Eldorado pour les footballeurs frontaliers?

Le Luxembourg et ses salaires attirent les footballeurs frontaliers depuis des décennies. Mais depuis quelques années, la machine se grippe un peu. Certains joueurs français reviennent même au bercail. Entre problèmes économiques des clubs – parfois dans le rouge –, partenaires qui traînent la patte pour sponsoriser, salaires divisés par trois… le Grand-Duché attire moins. Mais de belles carrières s’y écrivent encore…

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Au Luxembourg, les salaires des footballeurs auraient été divisés par trois en l’espace de quelques années.
Au Luxembourg, les salaires des footballeurs auraient été divisés par trois en l’espace de quelques années.

Un bon toucher de balle, une accélération sur un coup de reins qui sort de la norme, un statut de goléador ou une vista qui ne relève pas de la 2e Division de District : nombre de footballeurs lorrains qui sortent du lot ont su faire valoir leurs atouts pour franchir la frontière et prêter leurs services dans une équipe du Grand-Duché. Vendre, plus exactement. «Des joueurs de clubs français frontaliers viennent ici depuis des décennies parce qu’il y a un petit peu d’argent. Il y en a eu, en tout cas.»

Simon Beot, créateur du site mental.lu et de la revue mensuelle Dribble!, consacrée au sport grand-ducal, est un observateur attentif du sport au Lux’ et de son économie satellite. Et le business, s’il n’est plus aussi florissant, attire toujours. «Ils avaient des primes de match qui n’existent clairement pas en France. Mais on est dans une période où tous les clubs souffrent. Ici aussi : il y a deux ans, huit clubs sur seize étaient dans le rouge!»

Le Luxembourg, immense seau rempli de pièces d’or qui arrose des pépites du foot, c’est fini. «Le covid, la crise géopolitique ont mis à mal l’argent des sponsors. Dans les gros clubs de BGL Ligue, beaucoup de présidents viennent du milieu de la construction et de l’immobilier, dont on connaît les difficultés actuelles… Ça se ressent dans le financement de la venue de joueurs étrangers. Il y a une véritable récession dans la Première Division luxembourgeoise, depuis cinq, six ans.»

Aujourd’hui, «60 % des présidents de clubs ont leur propre société. Ça facilite pour avoir un réseau de sponsors et ils ont des compétences de gestion. Et pour un chef d’entreprise, avoir un club donne une visibilité. Locale, mais qui, du fait de la taille du Luxembourg, devient assez vite nationale».

«500 euros, même en troisième division!»

Pour beaucoup de sponsors, la priorité n’est plus d’honorer des promesses ou contrats de partenariat avec des clubs mais, d’abord, de payer leurs salariés. Certains clubs luxembourgeois ont anticipé cette coupure du robinet, mais d’autres jouent à crédit, retardant l’échéance de possibles sanctions.

Depuis cette rentrée sportive, le salaire moyen serait de «1 500 euros environ. Dans le passé, on était, toujours en moyenne, sur du 3 000-5 000 euros, et parfois des têtes d’affiche qui touchaient 10 000 euros». Mensuels s’entend. Une chute des salaires, certes, mais ceux-ci continuent de s’accompagner – presque – toujours d’un appartement et d’un boulot trouvé par le président, voire d’une voiture de fonction. Au Luxembourg, même la récession a de la gueule. «Y compris en troisième division, la plus basse, il peut y avoir des primes de 500 euros par mois…»

Des salaires parfois divisés par trois

Quant aux trajets pénibles que connaissent les 200 000 travailleurs frontaliers sur des axes saturés, ils sont évités par la nature même d’un planning de footballeur : entraînements le soir, matches le dimanche «et il y a beaucoup de clubs, notamment de BGL Ligue, dans le sud du pays, près de la frontière».

Le confort et l’argent attirent en premier lieu, mais le Grand-Duché a aussi «un rôle de tremplin. Certains joueurs ont pu aller chercher ensuite des carrières professionnelles dans des championnats plus cotés».

Très exactement le cas de Théo Brusco, enfant du Pays-Haut. Après trois saisons à l’ES Villerupt-Thil, le défenseur central de 26 ans est parti tenter sa chance au FC Differdange : «On venait de monter en R1 et le Differdange venait de finir 5e de Première Division, l’équivalent de la N2 française. Pour moi, c’était un bond en avant. Je n’ai pas signé pour l’argent du tout ; ils me donnaient un petit peu, pour l’essence, mais j’étais loin du salaire que j’ai pu avoir à la fin de mon passage au Luxembourg. J’avais juste 19 ans…»

Six ans plus tard, ses émoluments ont évolué «proportionnellement au parcours du club : on a fini par être européens, avec donc plus de rentrées d’argent. Et j’étais plus performant qu’au début!» Deux titres de champion et trois Coupes plus tard, Théo Brusco s’engageait, l’été dernier, à Boulogne-sur-Mer. La Ligue 2 française, une vieille idée : «J’ai fait mes classes à Nancy et j’ai toujours eu ça en tête. Ce sont mes campagnes européennes – 17 matches – qui m’ont aidé, parce que le foot français a du mal à jauger ce que vaut la BGL Ligue. Il y a parfois des scores fleuves, ce sont donc les matches européens qui retiennent leur attention.»

Le choix du club pas-de-calaisien n’a pas été dicté par un contrat mirobolant : «Oui, je gagne un peu plus, mais c’est surtout un choix sportif. Les clubs de Ligue 2 sont plus structurés : je pense que Boulogne doit avoir un budget supérieur et l’argent en France n’est pas utilisé que pour les salaires mais aussi pour la formation. Au global, c’est beaucoup mieux!»

Le salaire… si on fait ses preuves

Lui aussi confirme le déclin du championnat luxembourgeois (le Grand-Duché a d’ailleurs perdu une place pour les compétitions européennes, passant de 4 à 3) : «J’ai vraiment vu la différence entre l’avant et l’après-covid. Et pour les salaires, dans les clubs du Top 3, les salaires sont divisés par trois, environ.»

Pour autant, au niveau des instances nationales luxembourgeoises, on n’observe pas un reflux massif de la marée de joueurs tricolores. «On ne constate pas de baisse en particulier», indique-t-on du côté du ministère des Sports du Luxembourg, tandis que la Fédération luxembourgeoise de football évoque «un phénomène qui ne s’accentue pas ni ne régresse. C’est à un niveau stable». Quant au regard sur cette immigration sportive, «elle fait partie de notre société multiculturelle, d’un pays composé à 50 % de non-résidents. Il est tout à fait normal que le football, qui est un miroir de la société, accueille ces personnes de la même façon», relève la FLF. Un quota de footballeurs locaux, sur les feuilles de match, a cependant été mis en place l’an passé au Luxembourg…

Jérémy Deichelbohrer fait partie de ces sportifs transfrontaliers. L’ancien gardien de Sochaux se souvient de son passage de la frontière : «À Villerupt, où j’ai entraîné pendant trois ans, avec carte blanche et beaucoup de liberté, j’ai fini par arriver à un moment de mon parcours qui nécessitait plus, dans la méthodologie et le professionnalisme. C’est ce que m’a permis la BGL. Il y avait peu de possibilités dans la région, à part Thionville Lusitanos.» Départ pour l’US Mondorf, qu’il qualifie en Coupe d’Europe avant de rejoindre l’UNA Strassen, cet été. Pour ce coach qui continue de vivre en France, à Yutz, le Luxembourg lui a permis d’intégrer une structure professionnelle, «avec des entraînements cinq fois par semaine».

Un discours qui masque un intérêt salarial? «Pas du tout! Contrairement à ce que penseraient beaucoup, j’ai perdu de l’argent quand j’ai rejoint Mondorf. Le Luxembourg n’est pas toujours l’Eldorado qu’on peut s’imaginer. Mais j’avais conscience que je n’avais pas de légitimité dans leur championnat, c’était à moi de montrer mes compétences. Et j’ai eu la chance que ça se passe comme je l’espérais… Aujourd’hui, je gagne mieux ma vie qu’en France.» Et toujours cette notion de rebond qu’offre le Grand-Duché : «Le Luxembourg ne doit être qu’une étape qui me mènera où je dois aller. Je n’ai jamais caché que je voulais aller voir le plus haut possible, sans me fixer de limites! Mais le Luxembourg permet de développer ma façon de travailler.»

Vincent Trimbour

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