Agriculture : Observer les difficultés «auprès des producteurs»
Le commissaire européen de l’Agriculture a confronté les ambitions de la future PAC aux réalités d’une ferme luxembourgeoise diversifiée.
À Bettembourg, les champs du Gehaanshaff ne sont pas comme les autres. Gilles Biver, l’agriculteur à sa tête, n’a pas fait le choix du classique : il a réservé 17 hectares au quinoa et 7 hectares au chia, deux productions encore rares au Luxembourg.
C’est dans cette ferme familiale, reprise par la quatrième génération, que le commissaire européen à l’Agriculture et à l’Alimentation, Christophe Hansen, s’est rendu ce jeudi.
Ce genre de visite lui permet de sortir des dossiers institutionnels pour observer directement les difficultés rencontrées par les producteurs : «Dans une ferme, on voit beaucoup de détails qu’on ne voit pas si l’on ne va pas directement auprès des producteurs», a-t-il souligné. Le commissaire européen a notamment insisté sur l’enjeu du renouvellement générationnel, qu’il juge «assez compliqué».
En effet, le coût de reprise d’une exploitation et le prix du foncier rendent difficile l’attraction des jeunes vers le métier. Or, selon lui, «notre souveraineté alimentaire en dépend».
L’exploitation de Gilles Biver correspond au modèle que la Commission européenne veut encourager : une ferme diversifiée, plus résistante aux variations de prix et capable de créer davantage de valeur sur place.
Pour Christophe Hansen, l’enjeu est aussi que cette valeur reste davantage à la ferme, plutôt que d’être captée par la transformation ou la distribution. Le magasin et les distributeurs automatiques d’œufs développés par Gilles Biver s’inscrivent ainsi dans une logique de circuits courts, qui recrée un lien direct entre producteur et consommateur, «trop souvent perdu» au profit des grandes surfaces, estime le commissaire.
«Prendre des risques»
Encore marginales, les cultures de chia et de quinoa ouvrent néanmoins la voie à des niches potentiellement plus rémunératrices à l’hectare. Mais ces innovations agricoles sont loin d’être simples à reproduire. Pour Gilles Biver, diversifier signifie d’abord «prendre des risques».
Les rendements de ces cultures varient fortement selon les années, en fonction de la météo mais aussi des dégâts causés par les corbeaux contre lesquels l’agriculteur n’a pas de moyens d’action, les corvidés étant protégés au Luxembourg.
«Il y a des années avec un très grand rendement, mais aussi d’autres où cela ne donne rien du tout», explique-t-il. À cela s’ajoute qu’il faut trouver des débouchés, transformer les produits et proposer aux consommateurs une offre réellement utilisable au quotidien.
C’est l’un des messages qu’il a voulu faire passer au commissaire européen. Pour les protéines végétales ou les cultures innovantes, le problème ne s’arrête pas au champ : «Il faut aussi avoir un produit final que le consommateur puisse consommer», résume le chef d’exploitation.
Enfin, derrière cette diversification, l’organisation reste fragile et très humaine. Gilles Biver travaille avec un ouvrier agricole, une vendeuse et «des copains» qui viennent l’aider, notamment pour ensacher le quinoa. Le modèle repose donc autant sur l’innovation que sur l’énergie personnelle et le temps consacré. «Il faut vivre la chose, sinon il ne faut pas commencer», résume l’agriculteur.
Des solutions dans la prochaine PAC?
Ces difficultés de terrain font écho aux priorités que Christophe Hansen dit vouloir porter dans la future politique agricole commune (PAC). Entré en fonction fin 2024, le commissaire européen devra notamment piloter cette réforme, appelée à redéfinir le cadre des aides agricoles après la période actuelle, qui s’achèvera en 2027.
Le commissaire évoque un soutien renforcé aux jeunes agriculteurs, avec un «starter kit» comprenant des aides financières plus élevées et un accompagnement plus poussé.
Il mentionne aussi un paiement de transition pour les exploitants qui souhaitent évoluer vers des productions plus durables, ainsi qu’un fonds de compétitivité destiné à soutenir les investissements dans la transformation alimentaire. L’objectif affiché est de redonner un souffle d’innovation au secteur agroalimentaire européen et d’offrir davantage d’opportunités aux producteurs.
Sur le terrain, Gilles Biver accueille ces intentions avec prudence. Il ne rejette pas la politique agricole, ni les visites officielles, qu’il considère comme «une bonne chose». Mais il constate aussi que, pour l’instant, les dispositifs adaptés à des cultures aussi nouvelles restent limités, voire inexistants. «Il n’y a rien. C’est trop nouveau», dit-il, avant d’ajouter, très pragmatique : «Si tu veux avoir de l’aide, aide-toi toi-même.»