[Cinéma]

«Was Marielle weiss» : Marielle, sa clique et ses claques

Une adolescente a le pouvoir d’entendre et voir tout ce que font ses parents : conte social drôlement bizarre,Was Marielle weissmet la panique dans la cellule familiale pour mieux explorer nos rapports modernes.

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Problématique ordinaire, manifestation extraordinaire. À la suite d’une gifle reçue de la main de son amie, Marielle (Laeni Geiseler) a développé l’étrange pouvoir d’entendre et voir ce que ses parents disent ou font. D’un coup, l’adolescente découvre que derrière la vie en apparence modèle de Tobias (Felix Kramer) et Julia (Julia Jentsch), il y a des non-dits, des mensonges, et un couple qui refuse de regarder en face sa propre déliquescence. D’abord perplexes quant aux pouvoirs télépathiques de leur fille, Julia et Tobias vont pourtant devoir se rendre à l’évidence. Face à ce qu’un tel savoir suggère pour le ménage, l’une et l’autre moitié réagiront chacun à sa façon.

Complètement ancré dans l’esthétique minimaliste et grisâtre caractéristique du cinéma dramatique allemand contemporain, le deuxième long métrage de Frédéric Hambalek n’a pourtant pas grand-chose à voir avec l’urgence du sujet et la tension instillée dans Das Lehrerzimmer (İlker Çatak, 2023), pas plus qu’avec la complexité émotionnelle de Grosse Freiheit (Sebastian Meise, 2021) ou la tragédie maquillée en comique dans Toni Erdmann (Maren Ade, 2016). Il y a des points communs avec ses illustres prédécesseurs : Was Marielle weiss est lui aussi un conte social et familial ultraréaliste, qui pose un regard inattendu sur les relations et les mœurs d’aujourd’hui via des «thèmes existentiels», selon le réalisateur. Notre liberté de vie privée dans une société sous surveillance, notre rapport à l’honnêteté, notre façon de nous protéger, jusqu’au sens même de l’expression «couple moderne», tout cela y est finement analysé, sous l’œil toujours au courant de la jeune Marielle.

Le réalisateur raconte avoir développé l’idée du film à partir de la vision d’un babyphone avec caméra, symbole selon lui d’une «véritable logique de contrôle permanent» : «L’image de cet enfant endormi, totalement inconscient du fait qu’il était observé, m’a mis mal à l’aise. J’ai commencé à prendre conscience du degré de surveillance que les parents peuvent aujourd’hui exercer sur leurs enfants (…) À partir de là, je me suis demandé : que se passerait-il si l’on inversait ce rapport de force?»

Marielle va vivre une sorte de formation accélérée qui va briser ses illusions

En devenant omnisciente, Marielle fait basculer cette vie de famille dans la comédie acide, comme du Buñuel en moins mordant ou du Ruben Östlund encore plus froid, entre une mère qui s’autorise des pauses cigarette et drague salace en cachette avec un collègue, et le père qui se fait ridiculiser au boulot par un collègue sûr de lui. Dès lors que Julia et Tobias acceptent les capacités télépathiques de Marielle, jusqu’où iront-ils? Le changement nécessaire à leur bien-être peut-il survenir avant l’inévitable implosion du noyau familial? Le couple, en tout cas, est obligé de redoubler de ruses pour échapper – du moins le croit-il – à l’involontaire contrôle de leur fille : une idée qui donne des scènes savoureuses, à la fois drôles et bizarres, et qui raconte aussi en filigrane des choses passionnantes sur la façon dont «nous semblons renoncer de plus en plus à notre intimité, souvent sans nous poser de questions», comme le remarque Frédéric Hambalek.

Héroïne malgré elle, Marielle ouvre et ferme le film. Cependant, elle est absente du cadre la plupart du temps, et, quand elle est filmée, garde pour elle ses pensées et émotions. Elle est en cela presque l’égale du spectateur, qui voit et entend tout ce que font les parents – mais ignore ce qui se passe dans la tête de Marielle. Si Was Marielle weiss est une histoire de masques qui tombent, l’adolescente est bien la seule qui garde le sien, précisément parce qu’elle a besoin de se protéger à cet âge où elle se construit encore : «Pour un jeune enfant, les parents sont quasiment des dieux. Ils semblent tout savoir et tout pouvoir faire (mais) ils peuvent aussi se tromper, eux aussi luttent avec la vie», note le cinéaste. «Marielle va vivre une sorte de formation accélérée à cette réalité dans le film, ce qui va briser certaines de ses illusions.» Qu’on le veuille ou non, il n’y a rien de plus humain.

Was Marielle weiss,

de Frédéric Hambalek. En salles.

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