[LuxFilmFest]
Rodrigo Sorogoyen, virtuose de l’âpreté
Grand cinéaste de la violence et virtuose de la caméra, Rodrigo Sorogoyen est le président du jury de cette 16e édition du LuxFilmFest. Samedi, il animera une master class au théâtre des Capucins. Portrait.
En six longs métrages et deux séries, il s’est imposé comme une voix majeure du cinéma espagnol actuel : après Asghar Farhadi, Elia Suleiman, Marjane Satrapi et d’autres, le LuxFilmFest ajoute le nom de Rodrigo Sorogoyen à la liste prestigieuse de ses présidents du jury.
Cinéaste essentiel du panorama européen, l’Espagnol construit une filmographie foisonnante, qui répond aux dysfonctionnements du monde actuel tout en imprimant une sensibilité artistique distincte.
Hors de l’Espagne, on a découvert le cinéaste il y a dix ans. Que Dios nos perdone (2016), thriller macabre et tendu réinventant la tradition du film de serial killer, donnait à voir toute l’étendue de son talent et ouvrait une première fenêtre sur les obsessions qui ne cesseront d’alimenter son cinéma, qu’elles soient thématiques ou visuelles.
Une atmosphère étouffante, des personnages masculins mis en scène à leur état le plus fébrile, une caméra portée à l’épaule et branchée sur 100 000 volts, un intérêt tout particulier pour les plans-séquences, qu’il met en scène avec une maestria folle, le besoin vital de mettre le spectateur dans l’inconfort, ou encore, last but not least, sa façon d’approcher la fiction pour dessiner en creux le portrait d’une société en crise et mûe par ses plus bas instincts.
Naissance d’un style
Il faut en réalité s’arrêter un peu plus tôt dans son parcours pour comprendre la logique du cinéma de Rodrigo Sorogoyen.
On pourrait remonter jusqu’à son grand-père maternel, le réalisateur Antonio del Amo, qui a découvert et mis en scène l’enfant prodige Joselito dans une série de films dans les années 1950 : le souvenir reste lointain, mais son empreinte laissée dans l’imaginaire de la culture espagnole a eu, consciemment ou non, un impact sur Sorogoyen.
En tout cas, c’est auprès de l’ECAM, l’école de cinéma de Madrid, qu’il se forme au scénario : l’écriture est le premier des deux piliers de son art. «Je me considère avant tout comme un scénariste qui souhaite réaliser», dit-il. L’autre, c’est le sens de la communauté.
À l’ECAM, ses amis s’appellent Isabel Peña ou Álex de Pablo – l’une sera sa coscénariste habituelle, l’autre son directeur de la photographie. D’autres camarades de classe lui feront rencontrer le monteur Alberto del Campo et le compositeur Olivier Arson.
Ensemble, ils feront six longs métrages et deux séries : «Le cinéma, c’est un travail d’équipe. C’est absurde de penser que tu sais tout et que personne ne peut rien te donner», a-t-il récemment affirmé sur France Inter. Sorti de l’école, Sorogoyen intègre donc une équipe et tourne 8 citas (2008), une comédie romantique à sketches dont on retiendra surtout qu’elle lui a permis de s’échauffer au métier et, grâce au coréalisateur Peris Romano, d’obtenir quelques précieux contacts pour travailler.
En 2013, il s’est largement fait les dents à la télévision et sort Stockholm, son (vrai) premier film, qui marque le début du style Sorogoyen : du cinéma à la fois sensible et violent, qui tisse un glaçant portrait mental du monde actuel en y ajoutant un fond de poésie macabre.
Mais Stockholm est aussi et surtout un film entièrement indépendant, autofinancé avec l’aide d’une campagne de crowdfunding. Un mode de production semblable à celui de la nouvelle vague du cinéma d’horreur ibérique quelques années plus tôt, qui traduit les limites d’une industrie qui a subi de plein fouet la crise économique – et, donc, le besoin imminent de renouveler le cinéma espagnol.
Polars âpres et romances interdites
Après le succès de Stockholm, récompensé aux Goya pour son acteur, Javier Pereira, Rodrigo Sorogoyen fait tourner la star espagnole du polar, Antonio de la Torre, dans Que Dios nos perdone (2016), en lui offrant non pas le rôle de l’inspecteur violent et difficile, mais celui du flic intellectuel et mal à l’aise.
C’est encore pour de la Torre qu’il écrira le premier rôle d’El reino (2018), une course contre-la-montre menée par un politicien corrompu, menacé de déchéance et prêt à tout pour se sauver. Après avoir goûté au polar en y imprimant sa patte de maître, Sorogoyen fait de même avec un autre genre qui a ses propres codes, le thriller politique.
L’atmosphère asphyxiante dans laquelle explosent moult rebondissements a de quoi valider Sorogoyen et Isabel Peña comme les meilleurs scénaristes du moment. Mais c’est bien la réalisation ultranerveuse et toujours inventive, voire funambulesque, qui en fait une œuvre grandiose.
Après avoir exploré la masculinité toxique dans Stockholm, les troubles sociaux et mentaux de notre époque dans Que Dios nos perdone et la détresse des puissants dans El reino, Rodrigo Sorogoyen reviendra à son genre de prédilection avec la minisérie Antidisturbios, autre œuvre majeure qui, à travers l’histoire d’une brigade de CRS mêlée à une mort accidentelle, prend des airs d’opéra urbain autour du thème de la morale.
Puis avec As bestas (2022), qui prend cette fois pour cadre une région désœuvrée où viennent s’installer un couple de Français néo-ruraux, il signe un nouveau film coup-de-poing sur la peur de l’autre et les mécanismes de la haine.
Autant d’œuvres qui présentent un virtuose de l’âpreté humaine, aussi éloigné esthétiquement que thématiquement proche de l’une de ses références phares, Michael Haneke.
En rétrospective, Madre (2020) apparaît moins comme une pause dans son cinéma masculin que comme une évolution naturelle de ses obsessions.
Parti d’un court métrage réalisé quelques années plus tôt (en plan séquence évidemment), Rodrigo Sorogoyen imagine la suite de l’histoire de cette femme qui vient de perdre son fils de six ans. Et explore le trauma et la douleur sous la forme d’un drame sentimental, toujours subversif, porté à bout de forces par Marta Nieto dans ce qui reste la performance la plus foudroyante de son cinéma.
Celle de Francesco Carril et Irina del Rio, héros de Los años nuevos (2025), n’est pas loin derrière : dans sa dernière minisérie, il revient avec la même finesse et intelligence à une histoire sentimentale, en faisant l’état des lieux d’une relation amoureuse étalée sur dix ans, à travers autant d’épisodes et d’instantanés.
Rodrigo Sorogoyen a filmé des œuvres très différentes, mais y voit toutefois un fil conducteur : «La violence et comment nous vivons avec elle.»
Grand cinéaste de la catastrophe imminente, il sortira son nouveau film cet été en Espagne : El ser querido verra les retrouvailles d’une jeune actrice et de son père, interprété par Javier Bardem.
Masterclass avec Rodrigo Sorogoyen, samedi à 15 h. Théâtre des Capucins.