Cinéma
Quand la mine prend des airs... d'opéra
CINÉMA La vie des mineurs de Villerupt et le choc des générations, racontés sous forme d’opéra documentaire. C’est le pari de Temps nouveaux, coproduction luxembourgeoise présentée en avant-première au festival du Film italien.
En arrière-plan, un ciel rouge sur lequel se détache la silhouette du haut-fourneau de Belval, tel un volcan actif dont l’éruption est contrôlée. Ce tableau fascinant, on ne le verra pas, seule une voix-off le décrit. On sait aussi que les travailleurs italiens du milieu du siècle dernier, qui habitaient Villerupt, Audun-le-Tiche ou Thil, ne le voyaient pas souvent non plus, eux qui passaient la majeure partie de leur temps sous terre. Mais il faisait partie du paysage. Une toile de fond à Temps nouveaux, signé du documentariste français François Caillat, natif de la même ville où, samedi dernier, il a présenté cet «opéra villeruptien» dans le cadre du festival du Film italien.
«J'aime beaucoup travailler sur l'esprit des lieux. C'est-à-dire aller quelque part et renouer avec l’histoire de cet endroit. Ce qui est devenu invisible : le passé, les traces, les souvenirs, la mémoire», explique le réalisateur. S’il a déjà à son compteur quatre films sur le passé industriel de la Lorraine et de la Grande Région, celui-ci marque un retour particulier : «Je n’étais pas revenu à Villerupt depuis quelques décennies», glisse ce fils de l’ancien directeur de la mine de Tiercelet. Conscient que «des films sur la Lorraine en déshérence, il y en a eu tellement», le réalisateur a choisi de «raconter un autre monde», d’une façon encore inédite.
Recherche historique et souvenirs d'enfance
Temps nouveaux oppose ainsi, non seulement deux époques, mais aussi deux types de narration. Pour raconter la vie des mineurs italiens du Pays-Haut, il donne au film la forme d’un opéra, certes minimaliste en termes de moyens et de mise en scène, mais avec les mêmes «situations caricaturales» qui induisent à la «métaphore» : «On a mis tout ce qu’on pouvait dans la même famille : le père malade, la fille qui tombe enceinte d’un autre que son conjoint… Bien sûr, ce n’est pas réaliste, mais c’était notre façon de raconter une vie que l’on sait très dure d’une manière qui tombe pas dans le misérabilisme», détaille François Caillat.
Le soutien de Samsa et du Film Fund ont été essentiels
François Caillat, réalisateur
Pour la partie documentaire, le réalisateur est allé à la rencontre des descendants des mineurs qui ltraversent la frontière chaque jour pour gagner leur vie au Luxembourg, dans le secteur bancaire ou dans la technologie, avant de rentrer dans ce qui est devenu une zone de villes dortoirs. «Il n’y a eu ni continuité, ni transmission. Il a suffi d’une génération où tout a fermé et où rien n’a été remplacé pour voir un véritable changement de civilisation», observe le documentariste. «Pas (parce) qu'ils gagnent plus d'argent que leurs ancêtres. Ils ne pensent pas pareil. Ils n'ont plus du tout le même univers mental.»
À titre d’exemples, une ancienne élue de Thil, dont le père était mineur, n’a vu pour la première fois l’intérieur de la mine que devant la caméras de François Caillat, tandis que de jeunes employés de bureau dans la finance, estiment être eux aussi des «petites mains» au service d’une grosse machine qui broie, avale et recrache ses salariés toujours plus vite. Entre hier et aujourd’hui, fiction – basée tant sur un travail de recherche que sur ses propres souvenirs d’enfance – et témoignages, le réalisateur met en miroir deux générations, aux enjeux et aux niveaux de vie opposés, mais qui, finalement, ne font que reproduire un schéma social.
«Personne n'y croyait»
L’ironie du sort a fait que, malgré que l’italien est l’une des deux langues de ce film qui convoque par ailleurs de nombreux talents reconnus de la péninsule (la coscénariste Cristina Comencini, le compositeur Carlo Crivelli, le librettiste Valerio Magrelli…), Temps nouveaux est une production franco-luxembourgeoise. «La participation de Samsa et le soutien du Film Fund Luxembourg ont été essentiels» dans l’achèvement d’un projet «pas très bien financé» et auquel «personne ne croyait». Le réalisateur se réjouit de la perspective d’une possible sortie luxembourgeoise, même si, dit-il, «ça reste un film difficile à vendre en dehors du territoire qu’il raconte et où il a été fait». Sans parler des évolutions phénoménales de l'IA – l'un des sujets du film – depuis le tournage il y a deux ans. «D'une certaine manière, le film est un peu has-been, parce qu'il parle d'un présent qui est déjà fini», sourit François Caillat.
Temps nouveaux,
de François Caillat.