[LuxFilmFest]

Peter Doherty : «Faire partie du jury d’un festival de cinéma, c’est un peu le job de rêve, non?»

Pour la première fois membre du jury à un festival de cinéma, l’ancien de The Libertines et de Babyshambles raconte depuis le Luxembourg sa relation avec le cinéma. Avec beaucoup d’humour.

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Il dit avoir été accueilli avec «beaucoup d’égard et une touche de luxe». Peter Doherty, loin des scènes et de son habituelle guitare, est depuis mercredi à Luxembourg dans un tout nouveau rôle : celui de jury au LuxFilmFest. Sa relation avec le cinéma est en effet assez fugace : il a tenu le haut de l’affiche dans Confession d’un enfant du siècle (2012), s’est montré sans rien cacher devant la caméra de son épouse, Katia De Vidas (Stranger in My Own Skin, 2023) et a signé une bande originale (La Vallée des fous, 2024). Ce sera tout, en dehors de rares apparitions dans des documentaires et autres films de deuxième ordre. D’où son enthousiasme d’être là, entouré de professionnels comme Emmanuelle Béart ou Rodrigo Sorogoyen. S’il doute toutefois d’y être vraiment à sa place, une chose est sûre : l’ex-mauvais garçon du rock anglais a changé. Il est à l’heure au rendez-vous, prend des notes durant les projections et rigole dès que possible de la situation. Entretien.

C’est votre première participation en tant que membre du jury à un festival de cinéma. Comment cela se passe-t-il?

Peter Doherty : Oui, c’est la première fois que je suis de ce côté-ci de la barrière. Et c’est génial! Tous mes amis à qui j’ai annoncé la nouvelle étaient jaloux. Parce que faire partie du jury d’un festival international de cinéma, c’est un peu le job de rêve, non? Après, ces mêmes amis m’ont demandé : « Mais pourquoi toi? » Alors ça, je ne sais pas! Il faut demander aux organisateurs (il rit). Moi, je me tiens à mon rôle : je prends une suite à l’hôtel et je regarde des films.

Vous y connaissez quand même quelque chose en cinéma, non?

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours été passionné, voire obsédé par le cinéma. L’un de mes premiers héros était une vraie star… (il met alors des lunettes épaisses affublées d’une grosse moustache et d’épais sourcils). Eh oui, c’est Groucho Marx! Lui, mais également Charlie Chaplin ou les personnages de Disney ont façonné ma vision du monde. Puis vers la trentaine, j’ai découvert le film noir, Alfred Hitchcock… Je n’en suis plus vraiment sorti. Alors oui, c’est vrai, je ne regarde pas beaucoup de films récents. Mais tout a changé cette semaine : j’en ai vu huit en deux jours! Tant mieux, ça veut dire qu’il y a encore des gens qui entretiennent le rêve.

Moi, devant certains films que j’ai vus au festival, j’ai pleuré

Vous sentez-vous à votre place dans ce jury?

En ce qui concerne l’industrie cinématographique, la production et tout ce qui s’y rapporte, je me sens en marge. Cela ne m’intéresse pas vraiment. Mais en tant que cinéphile, je pense que je m’y sens pleinement intégré. J’ai des choses à apporter à ce jury, bien que parfois, ça peut détonner. Car beaucoup de ses membres sont des professionnels : réalisateurs, scénaristes, actrices… Moi, devant certains films que j’ai vus au festival, j’ai pleuré. Je disais : « Oh mon Dieu, c’est tellement beau! ». Et eux répondaient : « Non, vous avez été manipulé : on savait au bout de cinq minutes ce qui allait se passer » (il sort alors son carnet de notes). Voilà par exemple ce que j’ai écrit : « Suis-je une personne hypersensible ou était-ce vraiment un récit poignant, magnifiquement raconté, sur le deuil, la mémoire et l’identité culturelle? ».

Comment est-ce de regarder autant de films en quelques jours? Avez-vous l’habitude?

Non. Je regarde des films, mais j’ai tendance à regarder les mêmes en boucle. Par exemple, je regarde sans cesse The Maltese Falcon! C’est vrai, ces derniers jours, je me suis demandé : « Regarderais-je vraiment ce film si je n’y étais pas obligé? ». Alors je me dis : « Si j’étais dans un avion et qu’il atterrissait à mi-chemin, est-ce que ça me dérangerait? ». Ça aide à relativiser… Après, l’exercice reste intéressant. Hier, j’ai vu un film, Feels Like Home, et on a eu le droit, avant la projection, à une rencontre avec le réalisateur. Il expliquait : « On dit que c’est un thriller psychologique haletant, mais c’est ce qu’on appelle en Hongrie une comédie familiale! » (il rit). Ça a forcément influencé ma vision parce qu’en réalité, il y avait beaucoup de violence patriarcale dedans. Mais il avait raison : c’était drôle aussi.

Avez-vous envie de parler du film après la projection?

Oui, mais j’ai arrêté, parce qu’à chaque fois, je disais à tout le monde : « C’était un super film, non? ». Et eux, ils me regardaient en disant : « Non, on ne veut pas en parler ». À part deux films, je crois, qui ont vraiment touché tout le monde.

Y a-t-il un personnage dans un des films que vous aimeriez jouer?

Non, pas vraiment. Parmi tous les films que j’ai vus cette semaine, je ne sais pas si je serais capable d’en incarner un seul. Si, il y avait un personnage assez cool, mais il avait le physique d’un combattant de MMA. C’est pour ça que le réalisateur n’a pas pensé à moi!

Quand vous regardez des films, pensez-vous aux chansons et inversement?

J’ai essayé d’écrire de la fiction, des pièces de théâtre, des scénarios… Mais souvent, au final, j’écris des chansons. Composer des morceaux n’est pas facile, mais ça me vient naturellement. J’ai alors l’impression que mes projets ont échoué, qu’ils sont devenus des chansons parce qu’ils ne pouvaient être rien d’autre avec moi. J’avais, par exemple, l’histoire d’un personnage nommé Ed Belly – un jeune de Coventry qui rêvait d’Amérique. Je voulais en faire le sujet d’un court roman, voire d’un film, et c’est devenu une chanson. Je pense toutefois lui avoir rendu justice! Prenez encore Tangled Up In Blue : elle a un côté cinématographique. Elle aurait pu devenir un grand film poétique de trois heures, mais Bob Dylan l’a réduite à un titre de cinq minutes. Sans oublier que pour réaliser, il vous faut de la motivation, de l’énergie. Et moi, je n’en ai que pour la musique.

Je n’ai rien contre mon reflet dans un miroir, mais je n’aime pas vraiment me voir à l’écran ou en photo

Êtes-vous plus attiré par l’intrigue ou par les images?

J’aime croire en un personnage. Je ne veux pas critiquer l’éclairage, ni me demander si l’utilisation d’un grand angle était judicieuse. Je veux croire au protagoniste, croire en une histoire dans laquelle on se plonge avec enthousiasme.

Si vous vous voyez dans une vidéo ou un documentaire, vous voyez la personne que vous imaginez être, ou bien y voyez-vous une autre personne?

Je n’ai rien contre mon reflet dans un miroir, mais je n’aime pas vraiment me voir à l’écran ou en photo. J’ai toujours eu du mal à accepter ce manque de contrôle sur ce que l’on montre et ce que l’on souhaiterait montrer. Et c’est très ingrat : certaines personnes rendent bien à l’écran ou devant un objectif. Et vous, vous avez beau avoir la plus belle coiffure, ou le plus beau maquillage du monde, ça ne marche pas… C’est comme ça, c’est inné, ça ne s’apprend pas.

Ce qui est compliqué quand on est une personnalité publique, non?

Mais je n’ai jamais voulu l’être! Moi, je voulais seulement être dans un groupe, vivre de la musique, être avec mes potes sur scène. Lacélébrité s’est imposée, ça fait partie du jeu. Mais moi, j’avais juste besoin de ma guitare.

Avec un budget illimité, vous vous verrez bien derrière une caméra?

Pourquoi pas, mais il faudrait que j’accepte de passer des journées interminables sur un plateau. Bosser comme réalisateur, c’est dingue : ces gens-là, ce sont des obsessionnels, avec un tel niveau d’engagement. Pas sûr que j’y parvienne.

Avez-vous des projets cinématographiques?

Oui, quelques-uns. Notamment avec Carl Barât, mon pote de The Libertines. Notre envie, ça a toujours été d’écrire et réaliser nos propres clips, courts métrages et longs métrages. L’idée qui nous agite serait de faire un film dont l’album serait la bande-originale. On y travaille, mais on n’arrive pas à mener le projet à terme. Mais on peut toujours rêver!

La célébrité s’est imposée, mais moi, j’avais juste besoin de ma guitare

Que pensez-vous des biopics sur les musiciens?

J’ai une longue liste de films que je suis censé voir, et que tout le monde a déjà vus. Comme celui des Beatles, Let It Be. Bon, il me faut huit heures de libre… Je le ferai un jour, si jamais je me casse une jambe.

Et si votre vie était un film, qui pourrait vous incarner?

Une IA pourrait jouer mon rôle. Ou mon fils. Ou un singe comme pour Robbie Williams!

Stranger in My Own Skin est une expérience profonde, intime. Aurait-elle pu être réalisée par quelqu’un d’autre que votre femme?

Non, je n’aurais pu le faire avec personne d’autre. Nos vies se sont croisées au bon moment. C’était une fille qui cherchait à faire un film, et on a tout de suite accroché. Elle s’entendait bien avec tout le monde, elle était comme une des nôtres. Et elle filmait tout…Beaucoup de gens ont essayé aussi, mais on sentait vite que ça ne marcherait pas. Bon, on devait les laisser faire parce que l’on avait déjà pris l’argent, mais ils ne faisaient pas partie de ma vie, ni de mon univers. Katia, elle, voulait juste immortaliser ce qu’elle trouvait intéressant. Dans une distance appropriée.

Ce serait difficile de travailler avec un autre réalisateur?

Je ne pense pas le vouloir à nouveau. Si c’est pour la promotion, ou si quelqu’un veut un selfie, pas de problème. Mais sinon, je ne veux plus qu’on me filme.

Vous avez dit ne pas trop être intéressé par les films modernes. Votre avis a-t-il changé cette semaine?

Oui, à 100 %. C’est d’ailleurs assez absurde comme idée. C’estcomme si je disais qu’il n’y a pas de bonne musique faite après 1970… Le cinéma, c’est un art. Et il y a encore des maîtres. Et il y en aura d’autres. C’est juste ma paresse qui parle. C’est comme porter toujours les mêmes vêtements.

Si vous avez une soirée de libre durant ce festival et vous décidez de regarder un film, lequel choisirez-vous?

(Il souffle) Il y en a tellement! Je pense que j’irai voir le documentaire sur Martin Parr, le photographe anglais (I Am Martin Parr). J’ai toujours adoré ses photos. Il y a aussi un film sur le syndrome de Gilles de La Tourette. Je sais que c’est un peu mesquin, mais j’ai toujours trouvé ça hilarant. J’ai un membre de ma famille qui en est atteint. C’était drôle d’ailleurs : il y avait du monde à la projection, et j’ai alors demandé au directeur artistique du festival : « Pour quel film les gens font la queue? ». Il m’a répondu : « Pour I Swear, un film sur le syndrome de La Tourette ». Alors j’ai lâché : « Ah, ces salauds! ». Et il s’est étonné : « Pardon? ». Et j’ai répété : « Ah, ces salauds! ». Et il a dit : « Mais qu’est-ce que tu veux dire? ». Et là, j’ai répondu : « C’est ça, le syndrome de Gilles de La Tourette, n’est-ce pas? ». Bon, ma blague était tombée à l’eau (il rit).

Vous vous souvenez du premier film que vous avez vu?

Oui, mon père était dans l’armée. Je devais avoir sept ou huit ans, et dans les camps militaires, ils organisaient des projections pour les gosses. Il y avait un grand drap blanc dans un gymnase, un projecteur et des enfants surexcités qui sautaient sur les sièges! Je crois que c’était Bip Bip et Coyote, et un truc sur les Monkees, une version américaine des Beatles mais en nulle… Après, nous n’étions pas très branchés cinéma dans ma famille. À chaque Noël, ma sœur et moi, on recevait chacun une vidéo : elle, un film Disney, et moi, une cassette de foot, du genre les buts en or de Paul Gascoigne! Mais quand j’ai quitté la maison, je suis allée vivre chez ma grand-mère. Un de mes premiers emplois a été dans un petit cinéma indépendant du centre de Londres. Je travaillais à la machine à pop-corn, mais j’arrivais à me faufiler pour regarder ce qui passait à l’écran. Par exemple, j’ai vu Eel (L’Anguille, Palme d’or à Cannes en 1997) ou Las Vegas Parano, au moins une trentaine de fois. Je le connais par cœur! Le film est formidable, bien que le livre de Hunter S. Thompson soit encore meilleur.

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