[Dans les profondeurs du streaming]
«Milano calibro 9», du rififi en Lombardie
Vous n’avez pas fait le tour de vos plateformes de streaming?Le Quotidienl’a fait pour vous! Aujourd’hui, retour surMilano calibro 9, classique méconnu du polar signé Fernando Di Leo, le «Jean-Pierre Melville italien».
L’HISTOIRE
Après trois ans au placard, Ugo Piazza revient à la liberté, mais il est rapidement contacté par Rocco Musco, qui cherche à récupérer les 300 000 dollars présumés perdus lors de l’arrestation de son ancien complice. Rocco et son patron, «l’Américain», sont convaincus qu’Ugo est toujours en possession de la valise pleine de billets, lui qui cherche désormais à vivre une retraite tranquille et loin du crime. Des soupçons qui vont déclencher une guerre impitoyable dans les rues de Milan…
En juin 1969, l’écrivain italo-ukrainien Giorgio Scerbanenco publie Milano calibro 9, un recueil de 22 nouvelles faisant le portrait de Milan en capitale italienne du crime. Le livre est le premier vrai succès d’un auteur pourtant prolifique, et devient immédiatement une bible pour Fernando Di Leo (1932-2003), cinéaste et ancien coauteur des westerns du tandem Sergio Leone-Clint Eastwood, qui n’en tirera pas moins de quatre scénarios dans les années à venir. La célébrité tardive de Scerbanenco sera, elle, de courte durée : l’écrivain meurt d’une attaque cardiaque en octobre 1969. Par défaut, c’est Di Leo qui portera l’héritage de l’auteur, notamment à travers la «trilogie du Milieu» qu’il réalise au début des années 1970 et qui marque l’apogée de son art.
Le premier film du lot, Milano calibro 9 (1972), reprend le titre du livre sans véritablement adapter aucun de ses récits. De Scerbanenco, il reste quelques éléments d’intrigue glanés au fil des pages, le nom et le caractère ambigu du héros, Ugo Piazza (joué par Gastone Moschin, à l’époque une star du théâtre que le cinéma avait cantonnée aux rôles comiques), et, surtout, l’atmosphère âpre, brumeuse et cruelle de la ville.
D’autant plus qu’entre la sortie du livre et celle du film, la réalité a largement rattrapé, voire dépassé, la fiction : l’après-midi du 12 décembre 1969, une bombe explose au siège de la Banque nationale de l’agriculture, située en plein centre historique de Milan, à quelques pas du Duomo. Avec un bilan de 17 morts et 88 blessés, l’attentat de piazza Fontana met le pays sous le choc, signe le départ des «années de plomb» et pose un mystère jamais vraiment résolu depuis. L’enquête successive a été entachée par des violences policières, des ingérences politiques, des erreurs et négligences administratives et la mort d’un militant anarchiste.
Fernando Di Leo, artiste engagé à gauche et très sensible au traitement hasardeux de l’affaire – officiellement imputée aux cercles de la gauche révolutionnaire, mais en réalité ourdie par un groupuscule d’extrême droite –, traverse alors son film de dénonciations à peine maquillées. L’image du crime organisé n’a plus rien à voir avec l’image véhiculée par Hollywood : dans sa nouvelle forme, elle intègre le quartier d’affaires de Milan et se cache derrière l’apparence respectable de puissants hommes d’affaires.
Les notions d’honneur et de respect ont disparu, ce qui fait dire à un personnage du film, gangster vieillissant, que «la vraie mafia est morte». Quant aux deux policiers qui collent aux basques d’Ugo Piazza, ils passent leur temps à se quereller en raisons de leurs divergences politiques, l’un ne cachant pas ses convictions de gauche et dénonçant «les banquiers, les industriels qui se noient dans leurs milliards, les riches qui ne se soucient pas que l’économie s’effondre», l’autre (que Di Leo s’amuse à ridiculiser gentiment) se posant en garant indéfectible de l’État policier et du Capital tout-puissant.
Le meilleur film d’action italien de tous les temps
La séquence d’ouverture de Milano calibro 9, rythmée par un thème musical qui mélange envolées orchestrales et riffs prog-rock (la bande originale, composée par Luis Bacalov et jouée par le groupe Osanna, est sublime), suit une valise remplie de dollars qui passe de main en main et traverse la ville, depuis les Navigli (à l’époque fief du banditisme milanais, aujourd’hui haut lieu de la jeunesse branchée) jusqu’aux gratte-ciel du quartier d’affaires.
Dans l’esthétique comme dans le scénario, Fernando Di Leo se pose avec ce film en pendant italien de Jean-Pierre Melville – que le cinéaste comptait comme modèle indétrônable. Le taiseux Ugo Piazza, le plus souvent filmé en contre-plongée, est un miroir de Jef, le tueur incarné par Alain Delon dans Le Samouraï (1967). Comme chez Melville, Di Leo expérimente avec sa caméra, parfois portée à la main, filmant même à la verticale, avec des plans larges quasiment absents du film. Le rythme particulier du montage, soutenu par la BO qui décline le même thème dans différents styles, fait balancer le film entre séquences d’action rares mais explosives, et une tension créée presque uniquement par la musique ou les dialogues.
Di Leo creusera l’univers de Scerbanenco avec La mala ordina (1972), qui a cette fois pour héros l’acteur allemand Mario Adorf, l’antagoniste de Milano calibro 9, et Il boss (1973), qui déplace cet univers crépusculaire en Sicile. Les deux autres volets de la trilogie sont tout aussi immenses, chacun plus sombre et plus violent que le précédent.
Grâce, entre autres, à Quentin Tarantino, pour qui Milano calibro 9 est «le meilleur film d’action italien de tous les temps» – le même Tarantino pompera largement les idées de Di Leo dans ses films, jusqu’à faire avec Jackie Brown (1997) un remake non assumé de la comédie policière Colpo in canna (1974), avec Ursula Andress –, le polar à l’italienne a connu un regain d’intérêt après les années 2000. Récemment, le film Calibro 9 (Toni D’Angelo, 2020) invente une suite du classique de 1972 avec pour héros le fils d’Ugo Piazza, et fait même revenir la sublime Barbara Bouchet, dont la scène de danse chez Di Leo reste inoubliable. Inutile de dire que ce pur produit d’exploitation n’arrive pas à la cheville de son modèle.
Milano calibro 9,
de Fernando Di Leo (1972)
À voir sur Prime Video.