[Cinéma]
«Le Vertige» : faux et usage de faux
AvecLe Vertige, son 17e film et le premier en animation, le prolifique Quentin Dupieux livre une fable forcément absurde sur la théorie de la simulation, selon un procédé rudimentaire façon jeu vidéo rétro.
L’hypothèse selon laquelle notre réalité serait en fait une simulation virtuelle a été popularisée au tournant du XXIe siècle par le film The Matrix (Lilly et Lana Wachowski, 1999), et exerce une fascination de plus en plus grandissante sur les barons de la Silicon Valley. L’écrivain et journaliste Loïc Hecht a justement exploré le sujet dans l’excellent livre-enquête La Simulation, publié en avril, une poignée de semaines avant la présentation du Vertige à la Quinzaine des cinéastes du festival de Cannes.
Inarrêtable explorateur du non-sens, Quentin Dupieux reprend cette théorie – à juste titre – vertigineuse et la calibre à la taille de son cinéma, dans un nouvel objet absurde, ramassé sur à peine plus d’une heure, qui continue de porter la patte distinctive de son auteur. Pour son premier film d’animation, Dupieux va à l’encontre des possibilités infinies du modelage par ordinateur et épouse l’esthétique des jeux vidéo en polygones : rétro, saccadée, bancale et parfaitement alignée avec le propos du film.
On voit régulièrement, chez Dupieux, des personnages un brin idiots devenus obsédés par leurs découvertes hors du commun (la veste du Daim, la mouche géante de Mandibules). Dans Le Vertige, Jacky (Alain Chabat) a la preuve que le monde dans lequel il vit est une simulation produite par ordinateur : il confie cette découverte à son meilleur ami, Bruno (Jonathan Cohen), convaincu après avoir lu la liste interminable de «glitchs» que son copain a pu observer (dont un oiseau qui fait éternellement du surplace).
Mais même là, le duo n’est jamais en mesure de comprendre la raison, l’objectif ni l’étendue de la supposée simulation. S’ensuit alors, sur le mode du vaudeville auquel Dupieux aime emprunter (dans Yannick ou Incroyable mais vrai), une comédie existentielle sur la fragilité des théories, les manipulations du réel et les sociétés mercantiles.
«Au départ, c’est vraiment un tout petit machin fait avec cinq gamins diplômés d’une école d’animation. On l’a fait à l’instinct», a raconté Quentin Dupieux au magazine Trois couleurs. Comme Yannick (2023) avant lui, Le Vertige est un film semi-clandestin, un happening opéré en marge d’un autre projet plus imposant (Full Phil, une coproduction luxembourgeoise avec Woody Harrelson et Kristen Stewart attendue début 2027).
Alors que les «blockbusters d’animation sont de plus en plus élaborés, avec des images incroyables» et des logiciels de pointe, la «mise en scène avec peu de possibilités» du Vertige prône un savoir-faire artisanal et un retour à des techniques plus rudimentaires dont on n’a pas encore cerné tout le potentiel (la preuve : on les voit sur un écran de cinéma pour la première fois). «C’est foireux, il y a des bugs, et c’est ce que je voulais», résume Quentin Dupieux.
C’est foireux, il y a des bugs, et c’est ce que je voulais
Réputé pour être un scénariste très méthodique (dans la lignée d’une inspiration majeure de son cinéma, Bertrand Blier) Quentin Dupieux écrit pour ses acteurs, et à la virgule près. «C’est un véritable auteur, qui sait écrire des scénarios ultraprécis avec des dialogues savoureux qui ont l’air d’être comme dans la vie mais qui en fait ne le sont pas du tout», a analysé Anaïs Demoustier, qui, pour sa cinquième collaboration avec le cinéaste, livre notamment une scène d’accouchement hilarante et mémorable. «Instinctivement, le mélange Alain Chabat-Jonathan Cohen m’excitait. Ils n’ont jamais joué ensemble et les avoir en tête me faisait rire», s’est souvenu pour sa part le réalisateur.
Pour leur proposer le film, «je leur ai envoyé des photos d’eux en bonhommes PlayStation et leur disant que ces types se demandent s’ils sont dans une simulation», a-t-il ajouté. Le gag principal étant que seul le spectateur a la certitude que ce monde grossièrement modelé en polygones n’est pas réel. Pour le fabriquer, l’équipe a adopté «une méthode (virtuelle) qui me permettait de filmer exactement comme sur un petit plateau de cinéma».
Les animateurs ont modélisé les décors et les personnages en 3D, avant que le metteur en scène y place ses «caméras virtuelles». Cette étape est intervenue dans la foulée du tournage «sonore», où les acteurs ont enregistré leurs dialogues. «C’était expérimental, on ne savait pas trop où on allait, on se disait que ce serait peut-être irregardable ou impossible à sortir au cinéma», a-t-il poursuivi.
Au final, c’est la sélection cannoise qui a décidé de l’avenir du film en salles, alors que Quentin Dupieux le croyait destiné à YouTube ou au streaming. Celui qui ne connaît pas la crise de la page blanche (il a tourné neuf films depuis 2022, le dernier en date, Signaux, sortira en 2027) a même avoué : «Je me rends compte que j’ai très envie de faire le 2 (…) avec une légère amélioration des graphismes, comme les jeux vidéo qui évoluaient de jeu en jeu. Ce serait un autre Vertige, avec d’autres personnages. Peut-être plus d’action. Je ne vais pas refaire la même blague!»
Le Vertige, de Quentin Dupieux.