[Musique]
Kyan Bayani fait tomber les murs du son
MUSIQUE/CINÉMABad Banks,La Valise rougeetOn sera heureux(en salles mercredi prochain), c’est lui : depuis près de 20 ans, Kyan Bayani décloisonne la vision classique de la musique de film au Luxembourg. Portrait.
«Bienvenue dans mon bordel», sourit Kyan Bayani en ouvrant la porte de son studio. On marche sur la pointe des pieds pour ne pas buter sur les instruments, les pédales d’effets et les câbles disposés sur et autour d’un tapis persan. La pièce, au sous-sol de sa maison, a presque un côté musée. On y trouve une dizaine de superbes guitares électriques, un violoncelle caché derrière un mur de synthés modulables, il y a même les ondes Martenot, l’un des tout premiers instruments électroniques, inventé il y a plus d’un siècle et utilisé notamment dans la musique de film. Mais la surface est surtout occupée par le poste de travail du musicien : un ordinateur, deux écrans – l’un branché sur un logiciel séquenceur contenant une composition en cours de travail, l’autre diffusant les images d’archives d’un documentaire sur lesquelles viendra se greffer la musique – et un synthétiseur 88 touches, le tout coincé entre d’impressionnantes machines électroniques.
Depuis ses premières compositions à l’image il y a bientôt vingt ans, le compositeur luxembourgeois qui partage son temps entre le Grand-Duché et Berlin a mis en musique une trentaine de titres, parmi lesquels le documentaire d’investigation Collective (Alexander Nanau, 2019), la série Bad Banks (2018-2020), le drame historique Die Mittagsfrau (Barbara Albert, 2023) ou le court métrage nommé aux Oscars La Valise rouge (Cyrus Neshvad, 2022), pour ne citer que les plus remarqués de sa filmographie. Il a aussi souvent œuvré comme compositeur pour des pièces de danse contemporaine, dont une collaboration de longue date avec la chorégraphe sud-coréenne Jee-Ae Lim, au théâtre, ou encore pour des installations artistiques – il a lui-même signé plusieurs œuvres d’art sonore, et signe parfois le «sound design» des films qu’il met en musique. On le retrouvera bientôt au générique d’On sera heureux, un drame sensible sur l’éloignement de deux amants vivant clandestinement au Québec, l’un Marocain, l’autre menacé de déportation en Iran. Le film, coproduit par Iris Production et réalisé par Léa Pool, sortira le 7 octobre au cinéma.
Notes et mouvement
Pour certains, composer de la musique pour le cinéma est un un objectif de carrière. Pour Kyan Bayani, cela relève d’«un cheminement naturel, organique.» Il l’assure : «La musique, on en fait parce qu’on aime ça.» Son enfance a été bercée par la musique traditionnelle persane et par le piano – «ma grande sœur en jouait, et c’est le tout premier instrument qu’on a eu à la maison», se souvient-il. Si les claviers se comptent aujourd’hui par dizaines dans son studio, c’est pourtant la guitare qui reste son premier amour. Mieux, un outil «thérapeutique» : «J’ai fait un an de conservatoire quand j’avais huit ans, et je savais déjà que ça n’était pas fait pour moi, alors je me suis mis à la guitare.» Plus tard, Kyan Bayani se destine à des études économiques et politiques, avant de «basculer lentement» vers l’exploration du son, puis de se diplômer en «Sound Studies» à l’université des arts de Berlin.
La musique de film commence à être prise au sérieux au Luxembourg
«J’ai découvert que ce qui me parlait surtout, c’était la relation entre musique et mouvement», explique-t-il. Il suffit d’entendre ses compositions, souvent à la limite de l’expérimental, pour comprendre que Kyan Bayani ne colle pas à l’idée traditionnelle du compositeur de musique de film, baguette à la main. «Au Luxembourg, la musique de film a trop longtemps souffert d’une vision très classique, analyse-t-il. On ne te choisissait que si tu savais diriger un orchestre. Heureusement, les choses sont en train de changer : la musique de film commence à être prise au sérieux chez nous aussi.»
S’il dit n’avoir jamais posé un regard rétrospectif sur son propre travail, il avoue avoir «réalisé il y a dix ans environ» que sa vision de la composition musicale est héritée de la musique classique iranienne, que son père, qui a fui l’Iran pour le Luxembourg après la révolution islamique de 1979, «écoutait en boucle» : «Ça m’a vraiment formé. La musique européenne repose sur les harmonies, les structures, c’est quelque chose de très rationnel. Dans la musique iranienne, c’est comme si on était immergé dans un océan, avec des structures qui vont et qui viennent. Il manque des notes, on peut jouer désaccordé… C’est beaucoup plus viscéral.» De la même manière, pour ses compositions à l’image, «une mélodie qu’on peut siffler après avoir vu le film m’intéresse moins que l’atmosphère ou que les espaces qui s’ouvrent à la musique», dit-il.
«Aller à l’essentiel»
Bien sûr, «chaque projet est différent». Pour la bande originale de La Valise rouge, il a travaillé uniquement à partir de discussions avec le réalisateur, Cyrus Neshvad, et n’a découvert la combinaison des images et de la musique qu’une fois le film terminé; pour Die Mittagsfrau, il est parti du mariage piano-violoncelle, un classique du film d’époque, pour trafiquer ensuite ses enregistrements, tantôt accélérés, tantôt ralentis, afin de créer un effet à la fois familier et surprenant. La musique d’On est heureux prend une forme plus conventionnelle, avec un thème principal et une mélodie qui revient au fil de l’histoire, servant à «renforcer» l’éloignement des deux amants et à souligner les émotions du récit. À chaque fois, donc, «c’est le film qui me dit la direction que je dois prendre», note-t-il. «C’est dans la manière dont je peux servir le film que je trouve ma liberté en tant que compositeur.»
Si son œuvre a une constante, c’est sa méthode de travail, qui vise la «réduction». Pas du minimalisme, prévient-il, mais la nécessité d’«aller à l’essentiel», de dégraisser pour obtenir un résultat plus percutant. Il illustre son propos en mentionnant le polar expressionniste allemand Hinterland (Stefan Ruzowitzky, 2021) : «Pour un seul morceau, j’ai pu me retrouver avec une centaine de pistes différentes!» La majeure partie de son travail, sur tous ses films, se fait donc sur son logiciel de composition, où il façonne ses motifs musicaux. «Si je devais ne garder qu’un seul instrument, ce serait le micro, admet-il. C’est ce qui me suffit à enregistrer : pour le reste, je pourrais faire de la musique même avec une cuillère.» Kyan Bayani a terminé les musiques des films Objet a, un drame aux accents horrifiques signé Ann Oren (coproduit par Tarantula Luxembourg, qui distribue également en salles On sera heureux) et attendu début 2027, et du film fantastique Stargazer, de Christian Neuman. Il travaille actuellement à «plusieurs projets très différents», pour lesquels il est tenu par le secret. Signe que son futur ne sera pas de tout repos.