[LuxFilmFest]
Isabelle Huppert : «Quand on fait ce métier, on se sent toujours reine»
Le LuxFilmFest a rendu hommage, lors de sa cérémonie de clôture, à Isabelle Huppert. L’icône du cinéma français incarne une vampire dansThe Blood Countess, son prochain film, coproduit au Luxembourg. Rencontre.
La papesse du cinéma d’avant-garde allemand Ulrike Ottinger (Madame X – An Absolute Ruler, 1977; Freak Orlando, 1981; Johanna D’Arc of Mongolia, 1988) la définit comme «la plus fascinante et la plus belle chimère de femme», tandis que l’actrice Emmanuelle Béart, qui a notamment partagé avec elle d’inoubliables scènes dans Huit Femmes (François Ozon, 2002), lui a réservé un émouvant hommage en forme de lettre d’amour.
Isabelle Huppert, présence iconique du cinéma français et international, a reçu samedi soir le Talent Award du LuxFilmFest. Plus de 50 ans de carrière, quelque 150 films dont des chefs-d’œuvre absolus du 7e art, comme Heaven’s Gate (Michael Cimino, 1980), des collaborations au long terme avec de grands maîtres (Michael Haneke, Claude Chabrol, Hong Sang-soo…) et une façon unique d’habiter l’écran.
The Blood Countess, d’Ulrike Ottinger, est attendu en salles pour Halloween. Et pour cause : Isabelle Huppert y incarne la comtesse Báthory, une vampire revenue hanter Vienne à la recherche d’un précieux livre qui aurait le pouvoir de mettre fin à son espèce.
Une comédie baroque, sanglante et joyeusement «camp», coproduite au Luxembourg par Amour Fou, qui offre à l’actrice un rôle extravagant, à l’opposé des personnages troubles et lourds de sous-entendus qui l’ont imposée comme une actrice essentielle dans l’histoire du cinéma, et pourtant bien en phase avec son statut d’icône.
Que vous évoque ce personnage de la « Comtesse sanglante »?
Isabelle Huppert : Bien sûr, j’avais un peu entendu parler d’Erzsébet Báthory, cette comtesse qui se baignait dans le sang d’innombrables jeunes filles avant d’avoir été punie pour ça.
C’était un personnage très noir et extrêmement meurtrier, mais qui a donné lieu à beaucoup de fantasmes. Et il y a donc mille manières de l’exprimer ou de la raconter.
La proposition d’Ulrike Ottinger en est une, très fantaisiste : on la voit finalement assez peu dans son activité de vampire… à mon regret. J’espère qu’il y aura une suite et que je mordrai plus souvent (elle rit)!
Malgré tout, c’est un personnage iconique. C’était une façon de jouer avec votre propre image?
Je ne sais pas s’il y a vraiment un rapport, en tout cas c’est quelque chose que je n’étais pas du tout apte à mesurer.
Quand on fait ce métier, quoi qu’on fasse, on se sent toujours reine en son domaine, que l’on joue un personnage impérial comme celui-ci, ou un personnage qui serait complètement démuni.
À travers ce personnage de la comtesse, donc, je n’avais spécialement l’impression me représenter moi-même, pas plus que si je jouais son parfait opposé.
Ulrike Ottinger souhaitait faire ce film depuis près de 30 ans, sans imaginer d’autre actrice que vous pour le rôle principal. Dans quelles circonstances vous êtes-vous rencontrées?
Ça fait vraiment très, très longtemps qu’elle a envie de le faire. Je suis arrivée au cours de cette réflexion, avant de connaître son travail. C’est une cinéaste que je ne connaissais pas au départ, et que j’ai découvert lors d’une rétrospective de ses films à Beaubourg, à Paris.
C’est évidemment une cinéaste très particulière, très libre, qui propose des films qui ne ressemblent à aucun autre. Cette liberté est peut-être due, au fond, parce qu’elle n’est pas qu’une cinéaste, c’est aussi une artiste contemporaine et pluridisciplinaire. On retrouve tout cela dans le film, et de manière plus large dans son cinéma.
Vous avez souvent joué dans d’autres langues que le français : l’anglais, l’italien, le russe… La comtesse est votre premier rôle en allemand…
Werner Schroeter avait très envie de me faire faire du théâtre en allemand. Je lui disais : « Werner, on ne va peut-être pas aller jusque-là… ». En tout cas, sur The Blood Countess, j’ai très vite posé la question de la langue du film à Ulrike Ottinger, parce que c’est toujours compliqué, quand vous avez des acteurs de nationalités différentes, de ne pas tomber dans le montage de coproduction un peu cheap.
Elle a résolu ce problème d’une manière, disons, artistique : en vérité, je parle assez peu en allemand dans le film, mais je glisse aussi quelques mots de russe, d’anglais… Il y a une volonté de brouiller les pistes : Birgit Minichmayr et Lars Eidinger parlent aussi en français. Cela donne une universalité qui est assez agréable.
Ulrike Ottinger a écrit le scénario en collaboration avec Elfriede Jelinek. Son nom évoque bien sûr La Pianiste, que vous avez interprétée dans le film de Michael Haneke. Il y a des similitudes entre ces deux rôles?
Oui, surtout dans l’ironie. Je ne suis pas une grande spécialiste de la littérature autrichienne, mais on a tous entendu parler d’un dramaturge comme Thomas Bernhard ou d’un auteur comme Karl Kraus, qui ont écrit des œuvres à la fois brillantes et assez spirituelles.
C’est un peu le ton du film, aussi. J’ai toujours pensé que La Pianiste est beaucoup plus drôle qu’on ne croit – ce n’est pas une comédie, mais il y a une distance et un humour qui détonnent dans ce film assez dur, et que l’on note peut-être un peu plus que la noirceur.
Ici, la noirceur, c’est le fait d’être vampire, mais il y a surtout de la fantaisie et de la légèreté.
On devine facilement le plaisir que vous avez eu à jouer ce personnage extravagant. Estimez-vous qu’on ne pense pas assez à vous pour ce genre de rôle?
Oui, absolument. Mais ce qui compte, au final, c’est la richesse de la partition qui vous est donnée à jouer au moment où on le fait. La puissance de la proposition, si vous préférez. Et c’était le cas dans ce film, parce que dès la préparation, on sentait vers quoi on allait. Des costumes baroques à la façon de brouiller les époques, tout participait de cet imaginaire extrêmement débridé.
Dans un film aussi écrit, quelle place y a-t-il pour l’improvisation?
Le cinéma, c’est toujours un mélange. (Le metteur en scène américain) Bob Wilson disait toujours « acting is improvising », et il avait raison.
On travaille à la fois sur une matière qui existe, un scénario, des dialogues, mais au moment où on le fait, c’est de l’improvisation, aussi les contraintes que vous imposent le cinéma. Quand je parle de contraintes, je pense notamment aux décors, qu’Ulrike filme d’une façon particulière, comme cet escalier en colimaçon.
On a besoin de telles contraintes car, plus on en a, plus cela vous donne de l’imagination et, donc, de la liberté. Les décors de ce film étaient très inspirants : forcément, cela a un impact sur votre manière de jouer.
Le film brouille les langues, les époques, les genres, les tons : on est autant dans l’avant-garde que dans un schéma narratif classique. Ce qui rend le film très actuel, ce sont les thèmes qu’Ulrike Ottinger affronte, avec beaucoup d’humour…
Oui, c’est tout à son honneur, elle est véritablement une cinéaste de son époque, et c’est un aspect d’elle que je trouve vraiment intéressant. Je suis frappée, depuis la présentation du film à Berlin, à quel point il résonne différemment pour chacun, mais en tous les cas d’une manière très contemporaine. Peut-être qu’il est tellement intemporel qu’il finit par résonner très fort à toutes les époques.
Intemporel et… immortel, comme la comtesse, ou comme la ville de Vienne, un autre personnage à part entière du film?
Tout à fait. Cette Vienne à la fois mortuaire, et qui en même temps nous présente une époque révolue à laquelle on s’accrocherait. Tout cela fait surgir plein de sensations et d’interrogations, d’une manière évidemment très légère, très musicale.
C’est aussi, je crois, ce qui nous habitait en le tournant. Un rôle est déterminé aussi par sa musicalité, cette chose que l’on ressent de manière très intuitive quand on fait un film. C’est un peu diffus comme sensation, mais on le sent. Ça vous fait être d’une certaine manière.
Quand on fait un film aussi baroque que The Blood Countess, qui ressemble à une fable ou à un conte, il y a aussi une théâtralité complètement assumée, une absence de réalisme qui vous emmène vers une certaine manière de jouer.
The Blood Countess, d’Ulrike Ottinger.