[Cinéma]
Grevis et Domingos : «Faire nous-mêmes, ça nous apprend beaucoup sur le métier»
CINÉMA Le réalisateur Lukas Grevis et l’actrice Margarida Domingos livrent les secrets de l’écriture et du tournage d’Apples & Pears, un «road movie» ambitieux produit en totale indépendance, en salles le 14 octobre.
Après avoir exploré le sujet de la xénophobie et de la radicalisation au Luxembourg dans son premier long métrage, D’Land am Schiet (2024), Lukas Grevis fait embarquer la protagoniste de son nouveau film dans un voyage à travers l’Europe. Sofia, jouée par Margarida Domingos (une révélation), prend son sac à dos et part du Luxembourg pour compléter le «road trip» entamé par sa sœur, morte dans un tragique accident.
Autoproduit, filmé sur une période de six mois à travers sept pays, et réunissant au total une équipe de plus de 200 bénévoles, dont des artistes bien connus au Luxembourg (les acteurs Luc Schiltz, Sophie Mousel ou Jil Devresse; Turnup Tun, Maale Gars ou Tuys pour la musique…), Apples & Pears peut se targuer d’être un projet unique dans le panorama du cinéma luxembourgeois actuel. Double entretien.
Lukas, Apples & Pears arrive en salles deux ans à peine après votre premier long métrage. Pour un deuxième film aussi ambitieux, c’est allé très vite, non?
Lukas Grevis : En réalité, on avait déjà tourné ce film quand le précédent est sorti au cinéma. D’Land am Schiet, on l’a montré pour la première fois en février 2024 mais on l’avait tourné pile un an plus tôt, en février 2023. Et en juin de la même année, on a commencé le tournage d’Apples & Pears, avec pratiquement la même équipe. Je crois qu’on a été porté par l’énergie du premier long pour enchaîner sur le deuxième.
Cela signifie que ce scénario, vous l’aviez en tête depuis longtemps?
L. G. : C’est tout le truc : on s’est lancé dedans parce qu’on avait une histoire, on avait des personnages et on avait l’idée d’un voyage, d’une odyssée personnelle sous forme de « road trip » où le Luxembourg est le point de départ et d’arrivée. Mais le scénario, on l’a écrit petit à petit, au fur et à mesure du tournage, qui s’est fait chronologiquement. C’était un processus assez particulier, très collaboratif, avec beaucoup de réécritures et de répétitions.
Margarida Domingos : Lukas m’a fourni l’idée et le script : après ça, il fallait qu’on le rende vivant. Dans un premier temps, le plus important était d’établir qui était Sofia. Ça a donné lieu à beaucoup de discussions… Le fait de tourner dans l’ordre chronologique, ça nous a permis de ne rien imposer à ce personnage mais, au contraire, d’être à ses côtés et de la regarder se développer. Le voyage qu’on voit dans le film, on l’a fait nous-mêmes, donc on se devait d’être flexibles, de savoir réagir aux imprévus – voire les intégrer dans le film.
Margarida, à quel point vous êtes-vous retrouvée dans ce personnage de Sofia?
M. D. : C’est vrai qu’il y a beaucoup de parallèles. Tous ces pays dans lesquels on a tourné, c’était aussi la première fois que j’y mettais les pieds. Les émotions que je ressentais au cours du voyage, c’était aussi un peu celles de Sofia. Ça m’a beaucoup aidé à la comprendre, en tout cas.
Des histoires, il y en a encore beaucoup à raconter dans notre pays
La méthode de travail employée sur ce film évoque celle de la « Nouvelle Vague ». Monter un film en totale indépendance, c’est une marque de votre identité?
L. G. : Au Luxembourg, il n’y a jamais eu de « nouvelle vague ». L’industrie est encore jeune, et on doit encore trouver notre langage cinématographique. Dans ce sens, ce qui m’inspire, c’est d’essayer de nouvelles choses sans forcément répondre aux règles préécrites du cinéma, et voir si ça marche ou pas. Si on le fait sincèrement et avec amour, on peut faire un film juste avec une idée, des potes et beaucoup de liberté. Je crois qu’Apples & Pears nous a prouvé que c’était finalement assez facile de faire un film de cette façon. La seule chose qui manque alors, c’est l’argent, mais on est maintenant dans un âge digital où ça aussi, ça n’est plus nécessaire.
Si l’on parle d’identité, je dois dire que j’ai longtemps été mal à l’aise à l’idée de faire du « cinéma luxembourgeois ». Je suis allé étudier le cinéma en Bosnie, et je voyais mes camarades de classe faire des films dans leur propre langue, dans leur propre culture, sans s’excuser. Ça m’a fasciné, et c’est ce qui m’a motivé à faire des films ici, à poser un regard sur mon propre pays.
Vos références pour ce film sont-elles luxembourgeoises?
L. G. : S’il y en a une, c’est Andy Bausch, qui a fait lui aussi des films en mode guérilla ou « nouvelle vague », qui s’adressaient à un public luxembourgeois et dans lequel il était question du monde dans lequel il vivait et de l’époque à laquelle il a fait ses films. Je pense aussi au collectif Feierblumm, qui a émergé au moment où je commençais vraiment à m’intéresser au cinéma. Notamment Heemwei (2014), un film sur la Seconde Guerre mondiale, sans budget, entièrement fait avec une équipe de bénévoles et qui, au final, a été vu par plus de 10 000 personnes en salle. Pour moi, c’était super inspirant de voir qu’on pouvait faire un bon film, simplement avec des gens qui ont l’envie et les idées. Des histoires, il y en a encore beaucoup à raconter dans notre pays. On y tourne plein de films, mais qui ne reflètent pas la réalité luxembourgeoise. Il est évident qu’il y a un potentiel à exploiter en faisant plus de films, et peut-être oser des flops, des erreurs, des fautes, mais il faut continuer à creuser ce sillon.
Au casting du film, il y a de nouveaux visages, comme celui de Margarida, et des comédiens affirmés. Qu’avez-vous appris de ce mélange d’expériences et de générations?
M. D. : Apples & Pears, c’est mon deuxième vrai rôle, et jusque-là, je n’avais joué que dans les projets de Lukas, donc dans une relation de confiance, détendue. N’ayant fait aucune formation d’actrice, j’ai pu avoir sur ce projet des moments de doute, voire d’anxiété, quand il s’agissait de travailler avec Alyne Fernandes, Jil Devresse ou Luc Schiltz, qui débarquent sur le plateau avec une expérience solide. Mais ils m’ont accueillie à bras ouverts, ils étaient très généreux et à l’écoute. C’était un rapport humain et simple, bien loin de ce qu’on peut entendre parfois dans ce milieu, sur l’ego de telle ou telle personne.
L. G. : Au-delà de ça, il y a aussi une question pratique qui se pose. Quand on a fait The Inside of the Outsider (2022), on a galéré à trouver des comédiens au début de la vingtaine. Si je devais refaire ce film aujourd’hui, à peine cinq ans plus tard, j’aurais juste besoin d’aller sur un ou deux sites, et je pourrais faire mon casting comme ça. Pour les jeunes qui veulent faire du cinéma, la donne a changé très rapidement : Margarida et moi sommes la preuve vivante que tout le monde peut être un acteur ou un réalisateur!
C’est vrai qu’avoir la participation de gens qui viennent gratuitement mettre leur expérience au service d’un projet comme celui-ci, c’est très gratifiant : on envoie un mail sans trop savoir s’il va être lu, et au final, tous ont répondu présent. Ça nous a donné beaucoup de force. Mais on a découvert, pour ces comédiens comme pour les musiciens qui ont participé au film, qu’eux aussi ont commencé comme nous, avec la même passion, la même envie de raconter des histoires.
Les émotions que je ressentais au cours du voyage, c’était aussi celles de Sofia
Quand on fait un film sans budget et avec une équipe bénévole, comment réussit-on à l’amener jusque dans les salles?
L. G. : Apples & Pears est le premier projet de long métrage en distribution, à travers la société de production Les Ciels Rouges qu’on a fondée cette année avec mon associé, Laurent Rischette. On est encore assez jeunes, donc faire nous-mêmes, ça nous permet d’apprendre beaucoup sur le métier. D’ailleurs, notre travail ne s’arrête pas là. Le film va sortir le 14 octobre dans tous les cinémas du pays, et on accompagnera cette sortie en allant à la rencontre du public, mais aussi avec un programme pédagogique en collaboration avec le Kanner-Jugendtelefon, puisqu’il aborde des sujets comme le deuil, la perte de repères, la dépression ou l’addiction à l’alcool.
Travaillez-vous déjà à de futurs projets?
L. G. : On a tourné un nouveau long métrage cette année, encore une fois de manière assez expérimentale et avec un casting assez jeune. On reverra Margarida aussi, mais dans un rôle secondaire. C’est un film qui parlera d’identité, dans lequel on questionne la vie au Luxembourg aujourd’hui. Et puis cet été, on a reçu du Film Fund une aide à l’écriture et au développement pour un autre projet de long métrage, Streik, qui traitera de la grande grève générale de 1942, et qui sera produit par Amour Fou.
M. D. : De mon côté, je viens de démarrer le tournage de Femmes de ménage, une coproduction portée par la société Poulpe Bleu, avec le Portugal et l’Espagne. C’est un long métrage inspiré de la vie de sa réalisatrice, Ágata de Pinho, une Portugaise qui est venue faire des ménages au Luxembourg pour gagner sa vie. C’est un processus aussi très intéressant, car le casting mélange des acteurs connus ou débutants et de vraies femmes de ménage.
Apples & Pears,
de Lukas Grevis.
Sortie le 14 octobre.
Avant-première le 8 octobre à 18 h 30.
Utopia – Luxembourg.