[Musique]

Eurovision Songwriting Camp : la fabrique à chansons

Depuis son retour à l’Eurovision en 2024, le Luxembourg propose un «camp d’écriture» qui réunit interprètes, producteurs, auteurs-compositeurs et paroliers, locaux et internationaux, plus ou moins expérimentés. Au bout, des titres calibrés pour le Concours de la chanson.

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(Photos : agence onze)
(Photos : agence onze)

Chaque année depuis trois ans et le retour du Luxembourg sous les paillettes de l’Eurovision, la Rockhal se plie au jeu et s’impose comme un partenaire de poids. D’abord en coulisses avec les auditions des candidat(e)s au Concours de la chanson, puis sur la scène du Luxembourg Song Contest qui, en grande pompe devant les caméras, n’en retient qu’un(e) pour représenter le Grand-Duché au plus important show télévisé européen. Plus en amont et moins connu, elle accueille et organise également ce que l’on appelle un «writing camp», résidence cocréative qui doit aboutir aux tubes de demain et met fin à l’image du compositeur solitaire. Aujourd’hui, le hit s’écrit et se façonne à plusieurs.

Le concept n’est pas nouveau mais s’est clairement amplifié ces dernières années, passant d’une tradition purement anglo-saxonne à un phénomène mondialisé. Au point que certaines sociétés s’en sont fait une spécialité, proposant lors de séminaires musicaux ses services, son expertise et ses collaborateurs. C’est le cas de DWB et LinkinTrax, les deux piliers de ces «camps d’écriture» à la sauce luxembourgeoise, portés respectivement par Greig Watts et Imad Eljattari. Le CV de ces «facilitateurs» en témoigne, avec des succès à la pelle jusqu’en Corée. On lit même que le premier a supervisé 18 candidatures à l’Eurovision.

Speed datings intenses

Rencontré dans les coulisses de la Rockhal, il rembobine : «En 2015, on organisait un camp en Belgique, et lors du dîner, on a vu les gens devant la télévision, fascinés par l’Eurovision. Il y avait des Japonais, des Suédois… Tous étaient hypnotisés. On s’est dit que ce serait bien d’organiser quelque chose autour de ça». Plus tard, il traversera les Ardennes pour vendre son modèle au Luxembourg, qui s’y plie. Et la méthode fonctionne : parmi les huit finalistes du LSC en 2026, six sont passés par la plateforme, dont la grande gagnante Eva Marija. Au crédit de sa chanson Mother Nature, rien d’étonnant, donc, de trouver deux Danois (Thomas Stengaard et Julie Aagaard), ainsi qu’une Suédoise (Maria Broberg).

C’est leur chanson, c’est leur histoire!

Les deux dernières étaient d’ailleurs de retour à Belval durant les quatre jours du «camp», troisième du nom, qui s’est achevé mardi. Mais difficile de mettre la main dessus, surtout après la polémique et les accusations de plagiat touchant ce morceau, dont le refrain rappelait Keeping Your Head Up de Birdy (2015). À la Rockhal, le mot est même banni, et comme dans Harry Potter, le prononcer ferait apparemment remonter de vieux démons. Au moment des faits, pourtant, RTL avait rapidement désamorcé les tensions, évoquant le «hasard». Greig Watts ne dit pas autre chose : «Il n’y a pas de formule toute faite que l’on démultiplierait à l’infini. Notre objectif, c’est de trouver ce que les artistes veulent raconter et le développer. C’est leur chanson, c’est leur histoire!».

Il poursuit, évoquant la nécessité d’une «connexion émotionnelle», et «l’authenticité» à l’œuvre lors de ses speed datings musicaux sous stéroïdes, où les chansons sont créées à la chaîne. «Quand un artiste trouve les bonnes personnes, le bon moment, souvent, des choses spéciales se passent…» Il précise, histoire d’ancrer l’idée pour de bon, que son équipe n’écrit pas pour les interprètes mais «avec eux». Et que cette association accouche la plupart du temps de «choses nouvelles», surtout quand on met dans la même salle «un producteur suédois, un auteur américain et un chanteur du Luxembourg». Et si par malchance, certains titres ont quand même des traits communs, on peut toujours invoquer les «influences» personnelles et celles nées des modes, comme l’emprunt actuel aux sonorités des années 1980. Même le producteur Peter Boström, présent cette semaine à Luxembourg et a qui l’on doit notamment Tattoo, morceau qui a permis à Loreen de remporter l’Eurovision en 2023, a eu son lot de critiques pour contrefaçon.

«4 jours, 44 participants, 28 chansons»

On l’aura compris : avec ces «songwriting camps», tout tient à une dynamique et aux rencontres. D’ailleurs, cette nouvelle édition sort le même slogan que l’année dernière : «4 jours, 44 participants et 28 chansons» à la clé. Sur place, au cœur d’un Rocklab entièrement investi pour l’occasion, on en explique le fonctionnement : ça commence par un appel à candidatures (72 recensées cette année) pour une quarantaine retenues selon plusieurs critères : la «qualité» comme le «potentiel» artistique, «l’expérience» et les «références» dans le domaine de l’écriture, et le «parcours professionnel». Au bout, une majorité venue du Luxembourg, ce qui s’observe mardi, à l’heure de la pause, où l’on reconnaît certaines têtes déjà passées par le LSC (André Baptista, Rafaela Teixeira, Lucas Zagdoudi, Hugo Dejean, Steve Calçada, Andrea Galleti, Daria Sokova…).

Car le travail ne se fait pas en une année, même avec un tel «réservoir de talents», explique Greig Watts. «Quand j’ai découvert ce mélange de cultures, diversifié et très international, où l’on saute de l’anglais au portugais et au français, ça m’a surpris!» À cette faune composite d’«outsiders» s’ajoutent producteurs, paroliers et auteurs, locaux comme internationaux, dont une poignée de la «team» DWB et LinkinTrax. Moyennant finance (100 euros par jour, 200 avec l’hébergement), ce beau monde suit ensuite une implacable mathématique : sept salles pour autant de chanteurs-chanteuses, compositeurs et producteurs, le «minimum dont on a besoin pour écrire un morceau», explique l’organisation.

Une chanson «façon Disney»

À chaque fin de journée, les chansons créées sont présentées lors d’une séance d’écoute collective où, comme à l’Eurovision, un vote et un classement sont établis – les meilleures s’affronteront dans une finale «amicale» à la fin de la résidence. «Un jour, un groupe d’écriture, une chanson… Ça fait beaucoup de travail!», souffle-t-on du côté du Rocklab. Avec, au terme du séjour, des résultats plus ou moins probants, selon le fait que la «magie» opère ou non. «Cette année, le premier jour, un participant s’est retrouvé désabusé. Ça coinçait, ça ne matchait avec personne, raconte Greig Watts. Mais le lendemain, ça a été toute suite mieux! Il faut être patient, trouver les bons partenaires.» Le producteur Simon Davis, un habitué du rendez-vous, va dans le même sens : «Chaque année, je viens avec un plan en tête, et chaque année, je ne m’en sers pas (il rit). Il faut composer avec le flow, l’ambiance de la salle».

Ça vous pousse loin de votre zone de confort

Remy Borsboom, lui aussi producteur, est venu au Luxembourg depuis les Pays-Bas pour, dit-il, «changer de perspectives», lui qui, longtemps acquis à la seule cause de la musique électronique et de l’IDM, voulait «s’ouvrir au monde de la pop». «Sur place, votre vision s’oppose ou se mêle à celle des autres. Ça vous pousse loin de votre zone de confort.» Il évoque notamment le cas de Junior, chanteur du Grand-Duché auprès duquel il a appris à remettre en question ses acquis : «Il a un univers visuel propre, avec des sons un peu bizarres, médiévaux… Bref, une instrumentation que je n’aurais jamais choisie! Mais s’y confronter est intéressant. D’une certaine façon, c’est très libérateur».

Côté micro, les attentes sont aussi diverses. Prenons d’abord le cas d’Anastasia Megally Cassar, 30 ans, dont le morceau Smile sur Spotify dit beaucoup sur sa puissance vocale. C’est qu’elle a une solide expérience, entretenue dans le Chœur national de Malte d’où elle est originaire. Depuis l’âge de dix ans au Luxembourg, résidente de Crauthem, elle reconnaît chercher au «Songwriting Camp» un moyen de s’émanciper. «J’ai toujours été du genre à être au service des autres, explique-t-elle, timide, du bout des lèvres. Mais là, je me suis dit : « Pourquoi, pour une fois, ne pas faire juste un truc pour moi? ».» En résulte trois jours «intenses» où elle saute du rock à des choses plus «excentriques façon Disney».

Le syndrome de «l’imposteur»

«Je ne savais pas que je pouvais faire des choses comme ça!», rigole-t-elle. Quant à la finale du LSC, «un rêve» qui lui a échappé en 2025, elle espère y parvenir cette année, sans que cela soit pour autant une obsession. «J’ai appris une chose plus importante ici : la musique, c’est un monde dans lequel je me sens bien.» Eurovision ou pas, elle promet alors de s’y accrocher, en comptant sur les connexions développées ces jours-ci à Belval. «Ce réseau, ces rencontres ne disparaissent pas totalement, précise-t-on au Rocklab. Certains artistes gardent des contacts», comme Adriano Selva (anciennement Chaild), qui «a rencontré un de ses producteurs ici». «Ça peut déboucher sur une relation à long terme», confirme Greig Watts.

D’autres persévèrent, à l’instar de Virginie Ranaivoson, alias «VV Air», visage connu de The Voice Belgique, et qui en est déjà à son troisième «camp». En 2024, sa seule journée à Belval l’étonne : «Je croyais que ça allait être « networking event », et là, on me met dans une salle avec trois personnes… J’étais apeurée, je ne savais pas quoi faire, comme si j’étais une imposteur». Mais sa chanson plaît et la conforte de rempiler l’année suivante, où un autre morceau lui permet d’intégrer le «top 15» des auditions du LSC, sans toutefois parvenir à décrocher un ticket pour la finale. Mais l’artiste, 39 ans, habitante de Niederfeulen, est coriace et revient à charge, consciente des progrès qu’elle a fait ces derniers temps.

Vocalises pendant le repas

«Si on m’avait dit que je travaillerais avec quelqu’un qui a produit deux chansons victorieuses à l’Eurovision, et qui a adoré l’une de mes sessions, je n’y aurais pas cru!» Au gré parfois des vocalises qui montent au-dessus du brouhaha de la salle de repas, elle parle aussi de «savoir-faire» et de «confiance», elle qui a appris à connaître ses «forces et faiblesses», et ainsi, être prête à passer à «l’étape suivante». «Quand des professionnels vous disent « c’est bien ce que vous faites », ça vous donne de la force, de l’énergie» pour la suite. Au LSC? «J’ai mes chances, et il y a plein d’anciens participants qui sont ici. Ils ne vont pas pouvoir les reprendre, ce qui fait de la place en plus (elle rit).»

On l’aura compris : l’«Eurovision Songwriting Camp», soutenu conjointement par Kultur:LX, la Sacem et la Fédération luxembourgeoise des auteurs et compositeurs (FLAC), a des intentions plus larges que le simple Concours de la chanson. Sous son format calibré et hyperactif, favorisant une standardisation musicale, il est de formes multiples : un espace d’échange de compétences, un tremplin international pour les talents émergents, une plateforme de mise en réseau, voire un moyen pour enrichir un répertoire national. Bien sûr, il y aura toujours ceux qui, à ce raout pop, préféreront des chansons en luxembourgeois et faites «maison». Mais le strass, le folklore et le divertissement sont à ce prix.

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