[Cinéma]
«Boxing Stories» : un poing c’est tout
Multipliant les allers-retours entre hier et aujourd’hui, entre les souvenirs d’enfance et la grande histoire, Alain Tshinza retrace l’histoire de la boxe au Luxembourg dans son documentaireBoxing Stories, qui dessine derrière le portrait d’un sport celui de la diaspora congolaise.
Marc Mabenga, Shako Mamba, Clément Tshinza… Voici quelques-uns des noms qui ont élevé la boxe au rang de «patrimoine culturel national» et qui racontent, en creux, une autre histoire de l’immigration au Luxembourg. Eux, et bien d’autres pugilistes, sont au cœur du documentaire Boxing Stories, qui raconte «une histoire qui est profondément luxembourgeoise, mais qui est profondément internationale aussi», selon son réalisateur, Alain Tshinza.
Tout part d’une histoire de famille : Alain Tshinza, artiste multidisciplinaire (musique, cinéma, BD…) qui avait déjà raconté la naissance et l’évolution de la culture hip-hop au Luxembourg dans le documentaire Hamilius (2010), revient aux fondamentaux en plongeant, pour ce nouveau film, dans le parcours personnel et sportif de son père. «Parce que l’histoire de Boxing Stories m’était familière – littéralement –, il m’a fallu faire face à une forme de pudeur et de vulnérabilité qui a rendu compliqué le début du projet», explique-t-il. Et admet avoir «gardé au montage ces moments où il est crispé, un peu méfiant», avant de le voir «se lâcher» au fil de ce long entretien qui a été la «porte d’entrée» à ce film.
Clément Tshinza a été l’une des figures majeures du noble art, tant au Luxembourg que dans son Congo-Kinshasa natal : une carrière longue de douze ans (1971-1983), 77 combats pour 50 victoires (un record), dont 23 par K. O. Parmi ses victoires notables, citons celle en 1979 contre l’Américain Bennie Briscoe, alors considéré comme l’un des meilleurs combattants de son époque, et celle contre le Béninois Antoine Oké le 30 octobre 1974, en préliminaire du «main event» Muhammad Ali-George Foreman – le légendaire «Rumble in the Jungle».
«Zaïre Connection»
Derrière les images rares, parfois spectaculaires et le plus souvent remplies d’une charge émotionnelle palpable qui émaillent le documentaire, Alain Tshinza raconte aussi «les débuts de la diaspora congolaise au Luxembourg» : Marc Mabenga a été le premier, suivi de Clément Tshinza et d’une douzaine d’autres, à s’installer dans le sud du Grand-Duché à partir de 1971. Grâce à eux, le berceau de la sidérurgie est aussi devenu «le terreau de la boxe», glisse le réalisateur. Pour preuve : au cours des années 1970, plusieurs des boxeurs de la «Zaïre Connection» (ainsi qu’ils furent surnommés par la presse luxembourgeoise) deviendront champions ou vice-champions d’Afrique, tout en ayant élu domicile dans le sud minier du Grand-Duché.
Beaucoup de groupes de gens pourront s’identifier à ce film et se l’approprier
Boxing Stories multiplie les allers-retours entre passé et présent, entre le récit familial et la grande histoire, pour mieux faire ressortir le cœur de son exposé. Car dans ce documentaire, Alain Tshinza dresse pour la première fois un historique complet de la boxe au Luxembourg. «On a oublié les noms de Ray Philippe ou de Ray Hack», qui furent les premiers pugilistes stars du pays dans les années 1950 et 1960, note-t-il. Idem pour des managers tels que Nico Boes ou Camille Kribs, qui ont «joué un rôle essentiel» dans la popularité grandissante de ce sport, justement parce qu’ils ont revigoré l’intérêt pour la boxe en prenant sous leur aile les boxeurs congolais. Pas uniquement réhabilités, ces personnages sont dépeints comme de véritables héros nationaux.
Pour illustrer son film, Alain Tshinza est allé fouiller dès 2020 les archives de l’Institut national du sport (INS), de la Photothèque de la Ville de Luxembourg, du Centre national de l’audiovisuel (CNA)… Parmi la somme de clichés mis à sa disposition, le réalisateur est tombé sur «une véritable mine d’or» : les photos de Remo Raffaelli, photographe au Républicain lorrain, et de son fils Patrick qui, à peine adolescent, prenait lui aussi des photos au pied du ring. En janvier dernier, les photos historiques des Raffaelli, celles contemporaines de Paulo Lobo – qui a accompagné le réalisateur sur le tournage de Boxing Stories – ainsi que des vidéos d’archives ou filmées pour le documentaire, avaient composé une superbe exposition au théâtre d’Esch, intitulée «Mir Boxen» et supervisée par Alain Tshinza.
Accessible à tous
Parce que Boxing Stories est, au fond, une histoire de générations qui inspirent les suivantes, donc d’héritage, «beaucoup de groupes de gens pourront s’identifier» à ce récit et «se l’approprier selon l’angle de lecture qu’on voudra lui donner». Si l’on s’en tient strictement à la boxe, Alain Tshinza est allé visiter les clubs du sud du Luxembourg aujourd’hui. L’intérêt pour la boxe s’est étiolé à partir des années 1990, et d’autres sports de combat comme la boxe thaï ou le MMA ont désormais les faveurs du plus grand nombre, mais «on assiste depuis dix ans à un vrai « revival »», à «une culture qui se reconstruit», affirme-t-il. «Il ne faut pas confondre âge d’or et nostalgie», souligne Alain Tshinza, qui note qu’«à l’époque, les boxeurs professionnels prenaient toute la place, tandis qu’aujourd’hui, c’est la boxe amateur qui prime». «On rend ce sport beaucoup plus accessible, indépendamment des critères physiques : on voit de plus en plus de femmes dans les clubs, et rien que ça nous prouve que la boxe n’est plus réservée à certaines personnes, mais qu’elle est faite pour tout le monde.»
Boxing Stories, d’Alain Tshinza.