[Exposition]
Anne Winterer, chroniqueuse de la vie ouvrière
La Möllerei d’Esch-Belval accueille une rare sélection de clichés de la photographe allemande Anne Winterer, pionnière méconnue des paysages industriels.
Pour découvrir au Luxembourg le travail de la pionnière de la photographie industrielle Anne Winterer (1894-1938), l’endroit était tout trouvé : c’est au pied du haut-fourneau d’Esch-Belval, à la Möllerei – le bâtiment qui servait autrefois à stocker le minerai de fer –, qu’est présentée une sélection de 42 clichés de la photographe allemande, dans lesquels elle a capturé les paysages et la vie quotidienne du sud de la région de la Ruhr.
Entre le berceau de l’industrie allemande et la région du Minett, les parallèles sont aussi nombreux qu’évidents : pour le rôle de premier plan que leur histoire industrielle respective a joué dans l’économie des deux pays, pour la manière dont les usines ont façonné la vie quotidienne, la culture et les paysages…
L’exposition gratuite présentée à la Möllerei a deux arguments imparables en sa faveur : le lieu lui-même, donc, qui donne à ces tirages une profondeur particulière et fait recoller le regard de Winterer, entre composition artistique et regard documentaire, avec la réalité tangible des murs de brique sur lesquels ils sont accrochés.
Ensuite, la rareté des œuvres exposées, qui émergent plus de cent ans après avoir été réalisées grâce à la collaboration entre la Ville d’Esch-sur-Alzette et le LVR-Industriemuseum d’Oberhausen, qui détient cette collection.
Mais le lien qui lie Anne Winterer, née sur les bords du lac de Constance, et les sites industriels de la Ruhr n’a rien de facile. Et de l’artiste, qui a pourtant eu une vie professionnelle richissime, on connaît finalement encore peu de choses encore aujourd’hui.
Redécouverte tardive
Si Anne Winterer fut l’une des premières femmes à s’établir comme photographe professionnelle au lendemain de la Première Guerre mondiale, nombre de ses clichés sont restés anonymes et n’ont été attribués avec certitude à l’artiste qu’après sa redécouverte au début du XXIe siècle.
De nombreuses autres photos étaient signées «HehmkeWinterer», un nom qui rassemble ceux d’Anne Winterer et d’Erna Wagner-Hehmke, qui ont fondé ensemble en 1925 l’atelier du même nom qu’elles ont dirigé pendant dix ans.
«Le profil individuel s’efface ainsi au profit du studio commun», écrit l’historien Matthias Dudde, qui a redécouvert le travail de Winterer au début des années 2000 et qui a transféré ses sujets industriels – au total près de 900 épreuves photographiques – au musée d’Oberhausen.
En 1915, après avoir complété son apprentissage de photographe, Anne Winterer s’établit à Düsseldorf, où, pendant deux ans, elle travaille au studio d’Emil Lichtenberg, spécialisé dans la photo industrielle et d’architecture.
Si, plus tard, elle se spécialise aussi dans le portrait (notamment d’enfants et de familles) pour d’autres ateliers de photographe, la région minière, où elle va vivre et travailler les vingt années suivantes, semble l’inspirer.
Armée de son Rolleiflex, elle va écumer les villes, les mines et les hauts-fourneaux pour y capturer des moments de vie et d’effort, dans des séries qui, pour certaines, auront les honneurs d’une publication dans la presse régionale.
Photos d’entreprise et avant-garde
Ce qui frappe avant tout, ce sont bien sûr les vues d’usines, comme celle d’une imposante cheminée vue en contre-plongée, en haut de laquelle la fumée blanche devient presque impossible à distinguer des nuages d’un ciel de printemps.
L’œil d’Anne Winterer n’est pas uniquement documentaire : les vues classiques d’usines, qui se présentent tantôt comme de simples photos d’entreprise, tantôt comme un compte rendu du travail des ouvriers, côtoient des cadrages plus travaillés, presque avant-gardistes.
Il y a de superbes portraits d’ouvriers en plein effort, à l’intérieur des mines ou des usines : ici des corps masculins isolés pris sur le vif, là des groupes de travailleurs qui posent devant l’objectif.
Une composition idyllique d’un couple en été, de dos, les pieds dans l’eau du bassin de refroidissement, avec l’usine en arrière-plan. Autant de photos qui, même un siècle après avoir été prises, résonnent fortement avec l’histoire du lieu où elles sont aujourd’hui exposées.
D’autres sujets présentés à la Möllerei réclament la même attention. L’exposition, divisée en quatre chapitres, donne notamment à voir la vie quotidienne à Düsseldorf dans le premier quart du XXe siècle, dont une série dédiée à la kermesse, ses manèges à sensations en pleine action, ses vendeurs de glaces et de gaufres, de nombreux portraits d’enfants tout sourire…
Pour les ressemblances frappantes entre les vues de la Ruhr et celles que l’on connaît du Minett, mais aussi pour le regard unique de cette pionnière oubliée que fut Anne Winterer, l’exposition de la Möllerei compose ici un double devoir de mémoire qui mérite d’être découvert.
Jusqu’au 31 décembre. Möllerei – Esch-sur-Alzette.