«C’est terminé» : épuisés par les trains supprimés, ces frontaliers se détournent du Luxembourg
Face aux temps de trajet à rallonge dus aux travaux sur la ligne CFL Luxembourg-Bettembourg, les frontaliers français se sentent de plus en plus méprisés.
Depuis près de dix ans, c’est le même cauchemar qui recommence chaque été pour les travailleurs frontaliers français qui rejoignent quotidiennement le Luxembourg en train – 12 000 voyageurs par jour sur l’axe Metz-Luxembourg en 2025.
Afin de permettre d’importants travaux sur le réseau ferré luxembourgeois, dont la construction d’une deuxième ligne de 7 km entre Bettembourg et la capitale, la circulation des trains est interrompue à cet endroit en juillet-août, et pendant certaines vacances scolaires.
Ainsi, depuis le 16 juillet et jusqu’au 23 août inclus, tous les trains entre Thionville et Luxembourg sont purement et simplement supprimés.
Conséquence pour les usagers : des trajets plus longs, dans des conditions plus fatigantes, des files d’attente, des bus de substitution et, au final, de longues heures qui, cumulées sur la semaine, pèsent considérablement sur la santé et l’organisation des familles.
«C’est très dur moralement»
Pour Claire, graphiste à Luxembourg, cela se traduit par quatre heures de trajet quotidien au lieu de trois habituellement. «C’est devenu une vraie angoisse à l’approche de l’été. C’est très dur moralement», décrit cette maman habitant la banlieue de Metz et active au Grand-Duché depuis 2007.
«Je dois partir plus tôt le matin, avec le train de 7 h 03. Le midi, au bureau, je réduis ma pause déjeuner pour grapiller des minutes. Et le soir, j’essaye d’attraper le bus de 17 h 30. J’arrive chez moi plus tard, le dîner avec les enfants est décalé, ça impacte toute la famille.»
«Dans le bus, tout le monde dort»
Après trois semaines à ce rythme, la voilà épuisée : «Je suis à bout, j’avoue. On est tous beaucoup plus fatigués. Dans le bus, tout le monde dort. Les CFL estiment l’allongement du temps de trajet à 40 minutes, mais c’est bien au-delà!».
Une situation devenue si difficile à supporter que ces derniers jours, Claire prend sa voiture. «Je continue de payer mon abonnement SNCF mensuel, donc ça me rajoute des frais en carburant et en parking, mais tant pis. Je réduis mon trajet total à 2 h 30.»
«On se sent comme les dindons de la farce», poursuit Claire, qui en veut aux élus luxembourgeois. «Ils ne se préoccupent pas du tout de nous, alors qu’on paye nos impôts au Luxembourg. À propos de ces travaux, les ministres parlent d’un impact limité, mais pour qui exactement?»
Des avantages «de plus en plus réduits»
La jeune femme aimerait pouvoir s’appuyer sur la souplesse du travail à distance : «Les jours où je suis en télétravail, je découvre une nouvelle vie», assure-t-elle. Malheureusement, alors que son employeur y est favorable, le seuil fiscal fixé à 34 jours par an (lire ci-contre) ne lui permet pas de le faire régulièrement.
Aujourd’hui, elle cherche sérieusement à ne plus franchir la frontière. «Les avantages à aller travailler au Luxembourg sont de plus en plus réduits. Dans mon domaine, les différences de salaire ne sont pas si importantes. Et quand je vois mon état de santé… Ça demande tellement d’énergie et d’organisation! J’ai fait un burn-out il y a deux ans, je ne veux pas revivre ça.»
«Je ne reviendrai plus»
Le burn-out, Kevin est en plein dedans. Cet employé dans le secteur bancaire, très attaché à son travail, «n’en peut plus».
En arrêt de travail pour trois semaines, il confie avoir pris une décision radicale : «Après dix ans au Luxembourg, je vais boucler mon contrat fin décembre et je ne reviendrai plus. C’est terminé.»
Originaire de Thionville, il délaisse sa voiture depuis un grave accident et ne supporte tout simplement plus le stress généré par le train. «Toute l’année, c’est une catastrophe. On n’a accès à aucune information. Il m’est arrivé de rester bloqué dans un train pendant une heure, sans explication.»
«Et là, avec la fermeture estivale, ça prend des proportions insupportables. Les ministres évoquent des bus à haut niveau de service, or je dois attendre minimum 30 minutes pour prendre le bus, et un sur deux n’est même pas climatisé. On est tous en sueur!»
«Personne ne défend notre cause»
Des situations qui engendrent de plus en plus d’agressivité à bord, constate-t-il, tandis que ce rythme effréné retentit désormais sur son couple : «Métro, boulot, dodo : je ne fais que ça, je n’ai plus de vie. Je suis extrêmement fatigué et irritable.».
Lui aussi déplore une forme de mépris. «Personne ne défend notre cause, ni la SNCF, ni les CFL, ni les employeurs, ni le gouvernement. On se sent démunis et sans solution.»
Interrogés sur l’opportunité de relever le seuil de tolérance fiscale fixé à 34 jours de télétravail par an pour les 130 000 frontaliers français, les ministres Xavier Bettel, Gilles Roth et Yuriko Backes précisent dans une réponse au député Sven Clement (Parti pirate) qu’aucun élément nouveau n’est intervenu dans ce dossier depuis fin 2025.
Le dernier échange entre les deux pays a eu lieu le 11 décembre, dans le cadre de la 8e Commission intergouvernementale franco-luxembourgeoise, et s’est soldé par un échec.
Alors que la France propose depuis plus de trois ans un objectif de 40 % de télétravail annuel pour ses frontaliers (soit environ deux jours par semaine comme elle le fait déjà avec la Belgique et la Suisse), le gouvernement luxembourgeois campe sur sa position : il n’envisage pas d’aller au-delà de 25 %.
S’il a bien été convenu de poursuivre les négociations avec Paris, aucun calendrier précis n’a été fixé. À noter que pour les 55 000 Belges employés au Grand-Duché, l’Assemblée parlementaire du Benelux recommande elle aussi l’étude d’un seuil à 40 % de télétravail.