Paulette Lenert : «C’est agaçant de perdre du temps dans cette grave crise du logement»
Vous allez quitter la Chambre des députés pour le Conseil d’État et le LSAP perd ainsisa personnalité la plus populaire selon les sondages. Ce changement dans votre carrière est-il le fruit d’une longue réflexion?
Figure populaire du LSAP et visage marquant de la politique luxembourgeoise ces dernières années, Paulette Lenert s’apprête à tourner une page en quittant la Chambre des députés pour le Conseil d’État. Entre choix personnel, épreuves de santé et regard critique sur les blocages politiques, elle revient sur les raisons de cette transition et les combats qui lui tiennent à cœur.
Paulette Lenert : Oui et non. Mais je pense que ce n’est pas parce que vous êtes populaire que vous devez vous sentir obligé de faire quelque chose. C’est très flatteur d’être populaire, c’est un bon retour sur le travail accompli. Ma carrière professionnelle, je ne l’ai jamais déterminée en fonction des attentes des autres.
Vos problèmes de santé vous ont-ils également convaincue de passer à autre chose?
Je pense qu’il faut être honnête envers soi-même. Et c’est vrai que j’ai eu un passage difficile après les élections, d’un point de vue santé. Là, je suis en train de récupérer et, évidemment, je me pose la question de savoir si je serai prête à reprendre les rênes. Clairement, en ce moment, non. Maintenant, je ne sais pas où j’en serai dans deux ans. Quant au Conseil d’État, le LSAP ne comptait pas du tout avoir un poste dans les années à venir.
Évidemment, quand l’annonce d’un poste vacant arrive et qu’il nous revient, je me suis dit que ce serait peut-être quelque chose d’intéressant, parce que j’ai vu le fonctionnement de l’État sous toutes les perspectives. J’étais fonctionnaire, magistrate, députée, membre du gouvernement.
Donc quelque part, je trouve que c’est un très bon point pour compléter un parcours professionnel, de voir cette institution de l’intérieur. Avec mon passé, je pense que je pourrais y apporter quelque chose et c’est un travail qui m’inspire aussi, comme j’ai la chance d’être encore en capacité de travailler.
Vous aimez les challenges, à commencer par celui de reprendre au pied levé le ministère de la Santé que vous avait laissé Étienne Schneider, juste avant la pandémie…
C’était un sacré portefeuille. Déjà, en soi, c’était un challenge. Je dis toujours que quand on s’engage dans une course, il faut savoir doser son énergie aussi. Et c’est vrai que c’était très intense. Il y a eu la pandémie, mais ce n’était pas le seul défi à relever. Les gens m’associent toujours à la pandémie, mais j’ai eu après une tripartite difficile. C’était ma première tripartite.
J’étais vice-Première ministre parce que quand Dan Kersch a arrêté, j’avais cette charge supplémentaire. Puis il y a eu les élections, les premières de ma vie. J’ai eu des périodes fortes et intenses qui se sont succédé et, à la fin, une certaine facture santé qui m’a fait réaliser aussi à quel point c’est fragile. Il faut quand même veiller à avoir son équilibre aussi. Et si on veut avoir des forces, je pense qu’il faut savoir, à un moment donné, quitter le premier rang. Ce qui ne veut pas dire ne rien faire.
Vous ne quittez pas la politique pour autant…
Non, moi, je reste engagée. J’ai repris la circonscription Est quand Ben Streff a déclaré que ce n’était plus à l’ordre du jour pour lui. C’était très collégial, il y avait beaucoup de soutien, donc on a réussi en très peu de temps à se remettre en place avec des jeunes. Ça me fait très plaisir de les soutenir aussi. Je ne quitte pas la politique parce que j’entre au Conseil d’État. En attendant, en tout cas, pour l’année qui vient, mon idée, c’est d’aider les jeunes et je me suis engagée à le faire. Comme je m’étais engagée à occuper mon mandat de députée, raison pour laquelle j’avais refusé de figurer sur la liste pour les élections européennes.
Je voulais vivre cette expérience nationale et prendre à cœur le mandat que les électeurs m’avaient confié. Pour les mêmes raisons, j’avais aussi refusé une première fois un poste au Conseil d’État. Depuis lors une année est passée, j’ai eu ma petite leçon de santé que j’ai bien comprise et les choses ont changé.
Au cours de votre mandat de députée, vous vous êtes lancée à corps perdu dans la politique du logement, un thème qui vous est cher. Quel est votre plus grand regret dans ce domaine?
Que les choses n’avancent pas! J’ai eu beaucoup de revendications. C’est pour ça que je ne regrette aucunement d’avoir cette expérience à la Chambre, parce qu’on est toujours parti sur le cliché que, dans l’opposition, on ne peut rien faire bouger. Moi, ce n’est pas mon expérience. Très franchement, justement, dans le logement, j’ai déposé pas mal de motions et la plupart ont été favorablement accueillies.
Le problème ensuite, c’est que les choses traînent. En 2024 déjà, on avait demandé une stratégie pour le logement abordable, une vraie stratégie avec des ambitions claires. Mais le gouvernement continue à nous informer des projets au fur et à mesure qu’ils avancent, mais on ne voit pas vraiment la stratégie.
Qu’est-ce qu’on se donne comme objectif? Combien de logements par année? C’est important de le savoir parce que l’on se trouve dans une crise avec un décalage flagrant entre la demande et l’offre. Ça, c’était la première motion qui a été refusée, d’ailleurs.
La semaine dernière, une autre de vos motions a été débattue en commission du Logement, sur la transparence des loyers. Encore une déception?
Oui. J’avais déposé une motion pour avoir une analyse indépendante d’un institut pour, justement, voir comment on pouvait avoir de la transparence sur le marché locatif. Mais le Liser ne nous a pas appris grand-chose de nouveau, sinon qu’on n’a pas de transparence sur les loyers!
Parce qu’une des grandes faiblesses des données dont on dispose, c’est qu’elles reposent sur les prix affichés par les agences. Le Liser a quand même essayé d’étoffer ces données en travaillant sur un échantillon. Sur les quelques 27 000 multipropriétaires qui ont été contactés, il y en a 5 000 qui ont répondu.
C’est assez représentatif quand même. Là, ils se sont adressés directement aux propriétaires qui louent et ils ont recueilli des informations sur les loyers.
Quels ont été les constats?
D’abord, qu’il existe un grand décalage entre les données qui sont sur Immotop et la réalité, parce qu’à côté de ce qui entre nouvellement en location, il y a quand même beaucoup de gens qui louent depuis des années. Et ceux-là, on n’avait aucune idée des loyers qu’ils paient.
Et cela change en comparaison aux données sur lesquelles on a travaillé jusqu’à maintenant.
Donc les loyers réels sont moins élevés?
Oui. Et tout ça nous montre qu’on a besoin d’un recensement complet des loyers au Luxembourg. Il faudrait avoir une vue complète sur toutes les unités de logement avec une information à la clé. Est-ce que c’est le propriétaire qui y habite? Est-ce que c’est vide? Ou est-ce que c’est loué? Et si c’est loué, on peut recenser quand même depuis quand, pour quel loyer, quelle est la taille du logement.
On tourne autour du pot depuis deux ans sur ce problème et c’est agaçant de perdre autant de temps alors que l’on vit une grave crise du logement. Quand les motions sont déposées tout le monde est d’accord, mais rien n’avance, on y travaille toujours, c’est bien, mais il faudrait accélérer les choses. Pour la défense, on a réussi à se mobiliser vite et à investir…
Vous pensez toujours à une obligation d’État pour le logement abordable?
Oui, nous avons demandé qu’on introduise des « housing bonds » pour le logement abordable, on aurait tout à fait pu le faire. Pour la défense, ça a très bien fonctionné, toutes les obligations ont été vendues en 24 heures. Pour le logement abordable, on en parle, mais ça n’avance pas.
Le même schéma risque de se produire pour les coopératives d’habitation…
C’est à voir. Encore une fois, la motion a été votée à l’unanimité. Comme celle qui demandait une Commission nationale des loyers. Le ministre Claude Meisch s’était montré très favorable à l’idée et nous en avons parlé encore en commission parlementaire cette semaine (NDLR : la semaine dernière), mais on ne voit rien se mettre en place.
Toujours rien en vue non plus pour le plafonnement des loyers?
Si on veut sérieusement travailler sur un plafonnement, il faut déjà connaître l’état des lieux au Luxembourg, où en sont les loyers, il faut bien connaître la problématique. C’est un préalable. En commission ils nous ont présenté des données indiquant qu’au Centre, c’est plus cher que dans le Nord, donc rien de neuf. Si tu as une unité que tu loues depuis 15 ans, le loyer qu’il faut demander est beaucoup plus bas que si tu l’acquiers aujourd’hui.
Donc il faut trouver une distinction avec, idéalement, un mécanisme qui permette de valoriser ou de pénaliser, ça dépend. La discussion sur ce sujet va reprendre en commission (NDLR : prévue cette semaine). Il faut être patient, comme pour la réforme des VEFA, cela fait deux ans que la ministre Elisabeth Margue travaille sur le projet. On nous promet un texte pour le mois prochain.
La crise du logement devrait-elle faire l’objet d’une tripartite?
Oui, complètement. Selon les nouveaux calculs d’Eurostat, on se dirige vers le million d’habitants d’ici 2070. Il faut prendre les devants. C’est une vraie crise. Donc pour moi, c’est évident que le logement doive faire l’objet d’une tripartite, pour savoir comment on va s’y prendre avec une main-d’œuvre qui manque aussi à l’appel.
La main-d’œuvre, c’est précisément l’autre grand souci du pays…
C’est un vrai problème d’ordre national et un phénomène très inquiétant pour les Luxembourgeois. Il n’y a pas de stratégie de recrutement non plus pour ces secteurs-là. Le problème reste le coût de la vie, notamment le logement au Luxembourg et tout est lié. Nous n’aurions pas besoin d’augmenter tout le temps le salaire minimum si le logement était abordable. Luc Frieden nous a dit qu’on allait construire plus dense, plus haut, mais il est où ce règlement, le fameux règlement des bâtisses national?
Rien, et on est en 2026 maintenant. Donc, si l’on veut vraiment avoir ça comme ligne directrice, il faut s’attaquer à l’autonomie communale aussi, et vraiment venir avec une réglementation nationale, mais elle ne vient pas. Comme la taxe antispéculation sur les terrains constructibles non bâtis.
Vous avez beaucoup milité pour une réforme de la loi électorale, pour une circonscription unique, en particulier. Que retenez-vous de cette expérience?
Quelle déception! La réforme de la loi électorale c’était le premier dossier sur lequel j’ai travaillé. Je m’étais vraiment engagée corps et âme et c’était vraiment mon dada, mais le sujet a été évacué en une séance. Une telle réforme n’était pas à l’ordre du jour, alors que je m’attendais quand même aussi à un travail plus en profondeur.
Je pensais qu’on aurait au moins un débat plutôt qu’un simple « non, point ». C’était assez douloureux parce qu’au LSAP, on s’était investis pour mettre sur table une méthode de calcul pour la circonscription unique, comment est-ce qu’on pourrait répartir les sièges, etc.
Donc il y avait un certain enthousiasme qui a été brisé de manière assez brutale. C’était : « non, point ». Voilà, on passe au prochain point à l’ordre du jour. Ce n’était pas très argumenté.