«On veut permettre aux jeunes de participer réellement aux décisions»
En dix ans, le Zentrum fir politesch Bildung (ZpB) est devenu la pierre angulaire de l’éducation à la citoyenneté au Luxembourg. Sa codirectrice, Michèle Schilt, insiste sur l’importance de donner une voix aux jeunes, afin de les préparer à jouer pleinement leur rôle dans la société.
La politique n’est toujours pas «sexy», mais les jeunes ne s’en désintéressent pas. À l’occasion du 10e anniversaire du Zentrum fir politesch Bildung (ZpB), Michèle Schilt revient sur les défis de l’éducation à la citoyenneté, le vote à 16 ans et les menaces pesant sur la démocratie.
En juin 2023, en amont des élections, votre pair, Marc Schoentgen, estimait que l’éducation à la citoyenneté s’était déjà renforcée grâce à l’existence même du ZpB. Quel bilan tirez-vous au moment de fêter votre 10e anniversaire?
Michèle Schilt : Nous sommes plus connus que nous ne l’imaginions. Un sondage publié à l’occasion de nos dix ans montre que 53 % des Luxembourgeois connaissent le ZpB. Mais ce résultat souligne aussi un défi : nous touchons surtout un public luxembourgeois. Nous sommes très présents dans les écoles et bien connus dans les maisons relais, qui figuraient parmi nos premières cibles. En revanche, nous peinons encore à atteindre les expatriés et les personnes qui ne parlent pas luxembourgeois. C’est un constat qui doit nous amener à réfléchir à la manière dont nous voulons travailler à l’avenir.
Vous envisagez donc de ne plus vous limiter au public luxembourgeois, ce qui pourrait aussi amener davantage de résidents étrangers à s’engager et à voter?
Non, nous voulons toucher l’ensemble des résidents. Il existe notamment une forte demande chez les adultes sur des sujets comme la désinformation et l’IA. Notre rôle n’est toutefois pas d’inciter les gens à voter, mais de leur montrer les différentes possibilités de s’engager dans la société. Les élections sont importantes, mais la démocratie se vit aussi entre deux scrutins, à travers l’engagement citoyen. Nous constatons d’ailleurs une grande ouverture au sein des communautés expatriées, notamment chez les personnes originaires de pays où la société civile est très active. Notre priorité reste néanmoins les enfants et les jeunes.
Quelle était la situation de l’éducation à la citoyenneté au Luxembourg au moment de la création du ZpB?
Lors des législatives de 2013, plusieurs partis prônaient un renforcement de l’éducation à la citoyenneté. Le ministère de l’Éducation nationale menait une réflexion similaire et a chargé Marc Schoentgen et moi-même d’examiner la situation. Nous en sommes venus à la conclusion qu’il existait une opportunité de créer un centre dédié. Claude Meisch a répondu : »Eh bien, faisons-le ». L’esprit participatif était d’ailleurs déjà inscrit dans la loi sur la jeunesse. Cette évolution, amorcée dès 2008, a abouti au lancement du ZpB en octobre 2016, peu après le référendum de 2015, marqué par le rejet massif du vote à 16 ans. Certains disaient : « Ah, vous êtes donc les 20 % qui doivent convaincre les 80 % qui ont dit non. » Nous avons dû combattre cette perception à nos débuts, mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui.
Marc Schoentgen affirmait en 2023 que le terme « politique » conservait une connotation négative. Cela a-t-il évolué depuis lors?
La politique n’est toujours pas »sexy ». Dès que ce mot figure dans le nom d’une organisation, il faut combattre certains préjugés. Nous avons réussi à en surmonter une grande partie, du moins dans les écoles et les structures périscolaires qui constituent notre public cible. Mais rien n’est acquis.
Avez-vous réussi à trouver votre place dans les écoles?
Nous avons rencontré certaines réticences, notamment dans l’enseignement fondamental. Certains enseignants estimaient que l’éducation à la citoyenneté ne les concerne pas, sous prétexte que les enfants n’ont rien à voir avec la politique. Mais les mentalités ont évolué lorsqu’ils ont compris que nous proposons des activités sans rien imposer. Notre objectif est de soutenir les acteurs de terrain à travers des formations, du matériel pédagogique à partir de l’âge de 3 ans et des événements, comme le »Zuch vun der Demokratie » ou la Kermesse de la démocratie.
L’intérêt des jeunes pour la politique est-il réel?
Les réseaux sociaux ont considérablement évolué ces dix dernières années. Mais les jeunes ne sont pas moins intéressés par la politique. Tout dépend de la manière d’aborder les sujets. Si vous les interrogez sur la politique, ils vous répondront peut-être que cela ne les intéresse pas. Mais interrogez-les sur l’interdiction du téléphone portable à l’école et ils vous diront aussitôt qu’ils trouvent cela nul. Nous voilà déjà en plein débat politique. Les enfants et les jeunes savent généralement ce qu’ils veulent. Notre objectif n’est pas d’en faire de simples contestataires, mais de leur apprendre à défendre leurs convictions, à rechercher des solutions et à faire des compromis.
L’éducation à la citoyenneté ne devrait-elle pas avoir une place plus systématique dans les programmes scolaires?
Elle y est déjà ancrée, mais moins dans l’enseignement classique que dans l’enseignement général et la formation professionnelle. Nous essayons de développer une approche transversale, pour qu’un professeur d’allemand puisse aussi aborder des questions politiques dans son cours. Il existe également des cours comme « vie et société ». Ce qui me dérange est que la formation professionnelle est souvent oubliée, alors qu’elle compte quelque 8 600 élèves, contre 8 800 dans l’enseignement général et 6 000 dans le classique. Nous avons désormais la chance de participer, avec les acteurs concernés, à l’élaboration d’un nouveau programme pour la formation professionnelle.
Votre travail s’articule donc autour de deux axes : fournir du matériel pédagogique et des formations, mais aussi intervenir directement auprès des jeunes?
Nous abordons des sujets comme les institutions ou l’État de droit, notamment à travers des ateliers et des visites à la Cité judiciaire, à la Chambre des députés ou dans des lieux de mémoire, pour montrer aussi ce que signifie vivre sous une dictature. Un deuxième volet, tout aussi important, concerne l’éducation à la démocratie. On veut permettre aux enfants, aux jeunes, mais aussi aux adultes, notamment dans les communes, de participer réellement aux décisions. Il ne doit pas s’agir d’une participation de façade. Créer un conseil des jeunes ou un conseil de classe pour discuter de futilités ne suffit pas.
Onze ans après le rejet massif du droit de vote à 16 ans lors du référendum de 2015, la question revient sur la table, portée notamment par le Jugendrot, le Parlement des jeunes et désormais déi gréng, avec une proposition de loi. Est-il temps de rouvrir cette discussion?
Il faut d’abord se demander à partir de quel âge une personne est prête à voter et sur quels critères on peut en juger. Personne n’est obligé de démontrer qu’il a lu tous les programmes électoraux ou qu’il connaît parfaitement la Constitution. C’est un droit, tout simplement. Il est évidemment légitime de discuter de l’âge auquel on l’accorde, mais nous ne sommes pas là pour défendre le droit de vote à 16 ans en tant que tel.
Quelle place occupent plus précisément les élections dans la vie démocratique?
Les élections sont importantes, mais la démocratie se vit aussi au quotidien, notamment à travers l’engagement syndical ou associatif. Au Luxembourg, il est par exemple possible de participer aux élections sociales dès 15 ans. Il ne faut donc pas tout ramener au droit de vote ni mesurer le déficit démocratique uniquement à l’aune du nombre de personnes qui en disposent. La véritable question est de savoir qui peut réellement participer à la société, exercer une influence et faire bouger les choses. En théorie, tout le monde le peut. Dans la pratique, c’est moins évident.
Et comment les jeunes perçoivent-ils le droit de vote dès 16 ans?
Nous constatons une certaine retenue. Le Parlement des jeunes et le Jugendrot défendent naturellement leurs revendications. Pourtant, notre sondage montre que le droit de vote n’est pas nécessairement la première préoccupation des jeunes de 15 ans. Mais je pense qu’ils prennent les élections très au sérieux. S’ils obtenaient le droit de vote, ils auraient probablement à cœur de bien s’y préparer, avec l’avantage de pouvoir le faire à l’école.
L’un des arguments avancés dans le débat politique est qu’il faudrait renforcer l’éducation à la citoyenneté avant d’abaisser l’âge du droit de vote.
Les enfants et les jeunes doivent comprendre le monde dans lequel ils vivent. La politique fait partie de leur quotidien alors qu’ils sont rarement associés aux décisions qui les concernent. C’est pourquoi nous abordons ces questions dans les écoles, où il est relativement facile de les atteindre. Nous développons d’ailleurs un nouvel outil, une sorte de laboratoire du débat, pour leur faire découvrir le paysage politique à partir de questions concrètes. Faut-il, par exemple, imposer des règles plus strictes pour protéger le climat? Nous voulons ainsi susciter le débat sur des sujets qui les concernent et montrer que l’éducation à la citoyenneté ne se limite pas aux échéances électorales.
Le Grand-Duc Guillaume, présent pour célébrer les dix ans du ZpB, insiste depuis son avènement au trône sur l’importance de donner une voix aux jeunes et de leur faire confiance. C’est un message que vous devez partager entièrement?
Sa présence a été une grande marque de reconnaissance. Il a d’ailleurs pris beaucoup de temps pour échanger avec des jeunes engagés dans un projet consacré aux discriminations. Cela illustre bien qu’il faut faire confiance aux enfants et leur donner des responsabilités. Mais la responsabilité, cela doit aussi s’apprendre. On ne peut pas constamment dire à un enfant qu’il n’a rien à décider, pour ensuite attendre de lui qu’il devienne soudainement responsable à 18 ans. Ce n’est pas comme si, à 17 ans et 364 jours, on était encore incapable de prendre certaines décisions et que tout changeait du jour au lendemain.
Votre dixième anniversaire est placé sur le thème « La démocratie est-elle en danger? ». Le travail du ZpB a-t-il contribué à la renforcer?
Mesurer l’impact de notre travail est presque impossible. On peut évaluer les connaissances avant et après une activité, mais pas le comportement futur des participants dans la société. Nous pouvons nous demander ce qui se passerait si nous n’existions pas. Mais nous n’avons également pas de réponse. On constate toutefois que notre travail est apprécié et contribue à faire évoluer les mentalités. Des outils comme le site Smartwielen.lu touchent également un large public. Mais la démocratie ne repose pas uniquement sur les connaissances. Sa préservation relève d’une responsabilité collective, qui incombe aussi bien aux journalistes qu’aux acteurs culturels, aux clubs sportifs et aux associations. Chacun a son rôle à jouer.
Les partis politiques parviennent-ils à atteindre les jeunes, notamment grâce aux réseaux sociaux?
Les partis doivent aussi réfléchir à leur manière de communiquer, comme toute organisation qui souhaite faire passer un message. Lors de la création du ZpB, il y a dix ans, Claude Meisch nous avait d’ailleurs lancé : « Dans l’éducation à la citoyenneté, n’oubliez pas les responsables politiques. ». Cette remarque reste d’actualité. Nous collaborons déjà avec les partis dans le cadre du projet »Meng Chamber », mais nous pourrions également leur proposer des formations, notamment au niveau local.
Dans quelle mesure l’éducation à la citoyenneté peut-elle contribuer à éviter une progression de l’extrême droite?
L’éducation à la citoyenneté constitue une forme de prévention, mais nous ne sommes pas des pompiers. Notre travail s’inscrit dans le long terme. Nous pouvons expliquer les conséquences des positions extrêmes, sans savoir si cela suffira à dissuader ceux qui les défendent. Nous sommes toutefois convaincus qu’il faut donner à chacun, dès le plus jeune âge, la possibilité de participer aux décisions et de développer son esprit critique. Celui-ci ne consiste pas à crier plus fort que les autres, mais à rechercher des solutions, même difficiles. C’est là toute notre mission.