«Il faut accepter la main tendue» : Jennifer sourit à la vie après 20 ans d’alcoolisme
Aujourd’hui en paix avec son passé marqué par la dépendance à l’alcool, cette habitante de Schengen a écrit un livre avec l’espoir de sauver d’autres vies.
Elle n’aurait jamais cru ça possible, et pourtant, à 50 ans, Jennifer Chennouf jette sur son parcours un regard doux et apaisé : «Oui, j’arrive à le dire, je suis fière de moi», lâche-t-elle dans un sourire communicatif.
Après 20 ans d’alcoolisme provoqués par des deuils successifs, cette Luxembourgeoise d’adoption a enfin retrouvé une stabilité et même des projets d’avenir, dont un mariage avec son amoureux, qui l’a soutenue dans son combat.
Jennifer grandit en France, à Forbach, dans un foyer qu’elle décrit comme «difficile», la pudeur lui interdisant d’en dévoiler davantage. «J’étais malgré tout une fille studieuse, qui adorait apprendre, et je riais tout le temps», se souvient-elle.
La lycéenne finit par claquer la porte et rejoint Metz, où elle poursuit ses études dans le domaine sanitaire et social, tout en travaillant en parallèle comme serveuse. C’est à cette époque qu’elle découvre l’alcool, «pour faire la fête».
Son diplôme en poche, elle s’installe au Luxembourg avec l’objectif d’exercer le métier d’auxiliaire de vie. Mais un drame vient bouleverser ses plans. «Ma maman est décédée d’un cancer en 2005. On était inséparables, cette perte m’a littéralement dévastée», se souvient Jennifer, restée auprès d’elle durant de longs mois d’hospitalisation.
«Pour oublier certaines images»
L’alcool s’impose alors insidieusement. «C’est pour oublier certaines images trop dures que ça a commencé», souffle-t-elle. Pendant une dizaine d’années, elle continue de consommer tout en menant une vie plutôt stable. Elle trouve l’amour et se dit que le futur n’est peut-être pas si sombre.
Malheureusement, en 2015, l’homme qui partage sa vie tombe gravement malade. «C’était la seule personne qui me restait. Il est parti en à peine 45 jours. Je trouvais ça tellement injuste.» Jennifer s’effondre et, cette fois, elle veut en finir.
Très inquiets, les médecins de l’hôpital décident de la placer en service de psychiatrie pendant deux mois. «J’étais dans un état pitoyable. Je ne mangeais presque plus.» Durant cette période, elle perd tous ses repères, mais aussi son logement et son emploi.
«Toute ma vie tournait autour de l’alcool»
Si elle retrouve vite un appartement et un travail, la solitude et la dépression la rongent. L’alcool prend désormais toute la place, et la dépendance atteint des sommets.
«Les journées commencent avec des tremblements. Il faut boire pour les faire disparaître et aller au boulot. On pense sans arrêt à l’alcool, c’est une obsession : il faut en prévoir suffisamment pour la journée, pour le soir, pour le lendemain. Est-ce que j’aurai assez?»
«Toute ma vie tournait autour de ça. Je pouvais boire plus de cinq litres de vin par jour», décrit-elle sans fard. Jennifer cache les bouteilles, ment à ses proches, s’isole. «La honte nous envahit, tout comme la culpabilité. Quand on vous raconte vos frasques de la veille et que vous ne vous en souvenez pas, c’est encore pire.»
«Si ça continue, tu vas mourir»
La maladie attaque son corps : douleurs, analyses alarmantes, pancréatite chronique. L’auxiliaire de vie fait un malaise sur son lieu de travail, on la retrouve inconsciente. Son couple vacille, la situation est de moins en moins supportable pour son nouvel amoureux.
Un soir, alors qu’elle rentre alcoolisée, elle découvre son compagnon en larmes dans la cuisine. «Je l’ai vu assis, complètement triste. Il m’a dit : « Je ne sais plus quoi faire. Si ça continue, tu vas mourir. »»
Le déclic. «Il fallait que j’arrête de le faire souffrir, il fallait que je me sauve.» Fin 2024, elle demande de l’aide. Cependant, le système de prise en charge a des failles, et obtenir une place pour un sevrage ou une prise en charge en addictologie demande du temps.
«C’est ça qui est terrible : quand on décide enfin de chercher de l’aide, il faut attendre. Et pendant ce temps, on continue à consommer.»
Jennifer entre finalement en sevrage au printemps suivant et enchaîne avec cinq mois de thérapie. Pour la première fois, à travers les mots bienveillants des soignants, elle découvre ce qu’est réellement la dépendance : «Je ne savais même pas que c’était une maladie. Accepter de dire « Je suis malade », c’est déjà un pas vers la guérison.»
Les groupes de parole lui font un bien fou, elle se sent comprise et se débarrasse enfin de sa honte. La thérapie lui permet de reprendre confiance en elle.
Sport et exercices de respiration lui deviennent indispensables, tandis qu’elle apprend comment gérer les envies de consommer. «Ces pulsions très fortes peuvent passer. Il faut parfois juste quinze minutes. Encore faut-il les tenir.» Pour faire face, elle peut compter sur le soutien indéfectible de son partenaire.
Un carnet qui ne la quitte plus
Et puis, dès son premier jour à l’hôpital, Jennifer griffonne des tas de notes dans un carnet qui ne la quitte plus. «Je me suis dit : « Si tu veux t’en sortir, il faut que tu écrives tout. Les bonnes choses, les mauvaises, ce que tu apprends, ce que tu ressens ».»
Les pages s’accumulent et, peu à peu, l’idée de transformer en témoignage ce carnet et ceux qui suivront émerge. «Si mon histoire peut aider ne serait-ce qu’une seule personne, alors ça vaut la peine. Il y a trop de silence autour de cette maladie.»
L’Inattendu, c’est le titre qu’elle a choisi pour cet ouvrage publié en autoédition (lire ci-dessous) dans lequel elle brise le tabou autour de l’alcoolisme chez les femmes. Son message se résume en quelques mots : «Il faut parler. La dépendance est une maladie, il faut accepter la main tendue parce qu’on ne s’en sort pas seul.»
Des séquelles sur la santé
Sobre depuis sa sortie de thérapie, Jennifer reste très vigilante. «Je sais que je suis malade à vie. Je sais aussi qu’une rechute peut arriver et qu’à ce moment-là, il faudra appeler, demander de l’aide et se relever.»
Si elle va mieux, son organisme garde de lourdes séquelles après 20 ans d’alcoolisme : «Je suis en invalidité à cause de tout ça. Mon foie et mon pancréas sont en mauvais état. Je fais régulièrement des examens, car je risque une cirrhose. C’est comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête.»
Ce qui ne l’empêche pas de faire des projets : à 50 ans, elle prépare son mariage avec celui qui est à ses côtés depuis neuf ans et l’a accompagnée dans les moments les plus difficiles. «Le courage, il faut l’avoir, sinon on n’y arrive pas. Aujourd’hui, je recommence à vivre!»