Féminisme financier : un nouveau levier d’émancipation pour les femmes

Alors que le 8 mars des milliers de femmes marcheront à Luxembourg pour défendre leurs droits, un mouvement encore confidentiel visant l’égalité économique et l’indépendance des femmes commence à percer.

Publié Modifié
«Se constituer un matelas de sécurité à son nom, qu’on puisse mobiliser en cas de besoin, ce n’est pas être égoïste, mais réaliste.»
«Se constituer un matelas de sécurité à son nom, qu’on puisse mobiliser en cas de besoin, ce n’est pas être égoïste, mais réaliste.»

Concept né aux États-Unis, le féminisme financier, qui désigne les moyens de s’émanciper en tant que femme via ses finances personnelles, commence à émerger en Europe. Tandis qu’une poignée d’autrices s’empare du thème en France ou au Royaume-Uni ces dernières années, au Luxembourg, c’est l’entrepreneuse Marina Andrieu qui s’attaque à cet angle mort du combat féministe traditionnel.

Engagée de longue date en faveur de l’empouvoirement des femmes dans le numérique, notamment à travers Wide andCo dont elle est la directrice-fondatrice, elle réédite ces jours-ci son livre Le féminisme financier, quels leviers pour l’égalité femmes-hommes paru en 2024, et vient de lancer un podcast dédié à ce sujet.

En quoi consiste le féminisme financier?

Marina Andrieu : Il interroge les inégalités financières persistantes entre les hommes et les femmes, alors que ces questions restent des impensés. C’est tellement courant que monsieur gagne plus que madame, que ça nous paraît la norme. Ce concept combine le féminisme aux enjeux économiques, à travers l’idée que l’argent peut être un outil de pouvoir et d’émancipation.

Investir son argent implique d’en avoir. Le féminisme financier ne concerne-t-il que les riches?

Non, au contraire! Négocier son salaire ou épargner en cas de coup dur concerne tout le monde, préparer sa retraite aussi. D’autant que les inégalités entre hommes et femmes à cet âge sont extrêmement fortes : au Luxembourg, le gender pension gap atteint presque 40 %, soit l’un des plus importants des pays de l’UE.

Anticiper est essentiel. Or les femmes ont tendance à délaisser cette thématique. Si elles gèrent le budget familial au quotidien pour les courses ou les achats courants, les grandes décisions concernant les finances du foyer et les dépenses importantes reviennent aux hommes.

Vous dites qu’employer le mot « féminisme » n’a pas été si évident. Pourquoi?

À vrai dire, c’est un mot que je n’ose utiliser dans mon travail que depuis deux ou trois ans. Avant, je le trouvais trop polémique. J’essayais de maintenir une forme de détachement.

Pour le titre de mon mémoire de master, duquel est tiré mon livre, j’avais choisi de ne pas parler de féminisme de peur que ça ne braque certains professeurs. En économie, ce sont des hommes en majorité, et souvent assez conservateurs… Mais j’ai changé ça au moment de la publication, parce que je pense que c’est un mot fort et nécessaire aujourd’hui. Et j’en suis fière!

«Des choix présentés comme des décisions de couple enrichissent en réalité les hommes au détriment des femmes.»
«Des choix présentés comme des décisions de couple enrichissent en réalité les hommes au détriment des femmes.»

Aussi par rapport à mon activité qui m’amène à collaborer avec beaucoup d’entreprises, j’ai longtemps dû adapter mon vocabulaire : dans ce monde, les mots « sexisme » et « féminisme » n’avaient pas leur place. J’ai compris aujourd’hui qu’il faut se montrer plus engagé et nommer les choses correctement si on veut qu’elles soient traitées de manière profonde.

On connaît les écarts de salaire ou de pension entre hommes et femmes. Quelles sont les autres inégalités financières?

Effectivement, l’écart de revenus reste important au Luxembourg – malgré ce que disent certaines statistiques qui éludent la part de temps partiel et veulent nous faire croire que les femmes gagnent plus que les hommes! Un phénomène qui s’aggrave encore au moment de la retraite, on l’a dit.

À cela s’ajoutent des inégalités au niveau du patrimoine. Les femmes en ont moins au départ, elles sont aussi moins en capacité de développer leur propre patrimoine, et elles héritent de moins. Au moment des successions, des chercheurs ont montré que la distribution se fait de manière inégalitaire et que les femmes sont davantage lésées.

En plus, elles ont tendance à accepter la situation, à ne pas poser de questions, à la fois pour maintenir des bonnes relations au sein de la famille, mais aussi parce qu’on leur a inculqué que s’occuper de questions d’argent, ce n’est pas leur rôle.

Si on parle investissements, les femmes pensent qu’elles ont moins de compétences que les hommes pour investir leur argent. Elles s’orientent vers des placements très sécurisés et moins rémunérateurs.

Enfin, on sait qu’elles ont moins accès au crédit, face à des conseillers bancaires qui perpétuent des biais de genre, et qui font plus facilement confiance à un homme. C’est particulièrement visible dans la création d’entreprise : une coiffeuse luxembourgeoise qui s’était vu refuser un prêt pour ouvrir son salon a finalement envoyé son mari, coiffeur lui aussi, défendre le même dossier, et le projet a été validé!

C’est encore plus criant dans le domaine des start-up et dans l’innovation, où à peine 3 à 5% de l’argent distribué concerne des projets portés par des femmes. Au Grand-Duché, la majorité des capitaux investis vont à des sociétés pilotées par des équipes masculines. C’est flagrant.

Vous recommandez d’oser parler argent, y compris dans son couple. C’est encore un tabou?

Ça dépend des familles, mais je crois que oui. Une femme qui aborde la question va tout de suite être mal perçue, on va dire qu’elle est intéressée, alors qu’un homme qui parle actions et investissement sera valorisé.

Il est là le poids du patriarcat : on a tellement l’habitude que ces sujets soient gérés par les hommes, au nom de la famille, sans solliciter les femmes, que dès que l’une d’elles ose s’y intéresser, elle est vue comme une menace.

Dix conseils adressés aux femmes

Marina Andrieu décline les grands principes du féminisme financier en une liste de recommandations.

  1. Oser s’intéresser à l’argent
  2. Parler argent dans son couple
  3. Remettre en cause ses croyances et préjugés
  4. Avoir un compte et une épargne à soi
  5. Prendre conscience des injonctions à la consommation
  6. Bien négocier son salaire dès le départ
  7. Investir son épargne pour contrer l’inflation
  8. S’informer sur les marchés et les produits financiers
  9. Anticiper les biais de genre des professionnels
  10. Diversifier son patrimoine

Au sein du couple, ce sont des questions qui restent trop peu abordées selon moi. Les femmes ont souvent un revenu plus faible que leur conjoint et cela devrait être pris en compte lors de l’acquisition d’un logement ou à l’arrivée des enfants.

C’est un moment où il faut trouver une nouvelle organisation familiale. Or ce sont en grande majorité les femmes qui vont réduire leur temps de travail, car c’est ce qui aura le moins d’impact sur les revenus du ménage. En réalité, ce type de choix – présenté comme une décision de couple – est plus souvent subi que choisi, et enrichit les hommes au détriment des femmes. Avec de lourdes conséquences plus tard sur leur retraite : une pause de quatre ans, c’est 10 % d’une carrière. Loin d’être un détail.

Autre principe du féminisme financier : avoir un compte et une épargne à soi. Pourquoi est-ce capital?

Déjà, c’est plus de liberté. Même en couple, on n’a pas forcément envie de justifier la moindre dépense du compte commun. Mais surtout, il peut arriver n’importe quoi : une séparation, un accident de la vie. Il faut se constituer un matelas de sécurité, un peu d’épargne à son nom qu’on puisse mobiliser en cas de besoin, en toute indépendance. Ce n’est pas être égoïste, c’est se montrer réaliste.

Vous conseillez aussi aux femmes d’investir leur épargne pour ne pas la voir grignotée par l’inflation.

Les femmes épargnent. Mais épargner et investir, ce n’est pas la même chose. Épargner, c’est mettre de côté de l’argent sur des comptes très sécurisés, et donc faiblement rémunérés. Comme les femmes ont déjà assez peu d’épargne, elles se tournent naturellement vers ces produits, dans l’idée de ne surtout pas perdre d’argent.

Le problème avec ces placements peu risqués, c’est que leur taux de rémunération est inférieur à l’inflation. En clair, si vous économisez dans l’idée d’acheter un bien, votre apport de 10 000 euros peut atteindre 20 000, certes, mais entretemps, les prix de l’immobilier auront explosé.

Victimes de leur aversion au risque, les femmes préfèrent rester sur ce modèle qui les appauvrit : avoir de grosses sommes placées sur ces supports, mathématiquement, ce n’est pas avantageux.

Si on veut se lancer, par quoi peut-on commencer?

Quand on souhaite investir en Bourse, il faut d’abord trouver l’intermédiaire qui convient. On peut en discuter avec sa banque, et surtout ne pas hésiter à s’adresser à différents établissements, à comparer les offres et les tarifs. Aujourd’hui, des applications permettent de faire ça en ligne, de manière accessible et avec moins de frais.

Ensuite, on peut piocher une petite partie de son épargne disponible, quelques centaines d’euros, et commencer à tester pour comprendre comment ça marche, se familiariser avec les dynamiques. Se donner un objectif d’épargne mensuel, et voir ce qu’on peut faire avec.

«On peut piocher une petite partie de son épargne disponible, et commencer à tester pour comprendre comment marche la Bourse.»
«On peut piocher une petite partie de son épargne disponible, et commencer à tester pour comprendre comment marche la Bourse.»

Je n’ai pas de conseil financier à donner. Cela dit, il y a quelques règles de base. La diversification tout d’abord : ne pas placer tout son argent sur un seul produit, comme on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Dans un portefeuille financier, on a besoin d’avoir de l’argent sur des supports peu risqués, et en fonction de sa situation, on peut allouer un petit pourcentage à des produits différents.

On peut par exemple investir dans des produits qui suivent les indices boursiers, car la tendance est à la hausse depuis des décennies, donc autant s’accrocher à ce train, plutôt que d’investir dans des actions individuelles.

Comme c’est un sujet qui suscite beaucoup d’intérêt, je compte aborder les pistes pour bien débuter en Bourse dans un prochain épisode de mon podcast. Et j’aimerais aussi lancer une master class sur ce thème dans les mois à venir.

État civil. Marina Andrieu est née le 10 juillet 1981 à Lunéville en Lorraine. Elle est mariée et maman d’une fille de dix ans.

Formation. Après plusieurs années en Angleterre puis aux États-Unis, elle étudie l’économie et la gestion, avant de s’installer au Luxembourg en 2008, où elle débute comme consultante en recrutement. En 2020, elle reprend des études à distance et décroche un master.

Entrepreneuse. Dans le sillage de Girls in Tech lancée en 2013 avec l’objectif de favoriser l’inclusion des femmes dans le numérique, elle fonde Wide – Women in Digital Empowerment en 2016. Une organisation qui compte aujourd’hui trois salariées et a été certifiée société à impact sociétal (SIS) en 2022 sous le nom Wide andCo.

Administratrice. Marina Andrieu est aussi administratrice indépendante de la banque Intesa Sanpaolo Servitia, membre du conseil d’administration du Liser et de plusieurs structures dans l’éducation et la fintech.

Autrice. En 2024, elle publie son premier livre en autoédition consacré au féminisme financier, thème qui la passionne et auquel elle a consacré son mémoire de master, et lance son podcast «Le féminisme financier» dans la foulée, ainsi qu’un compte Instagram dédié.

Powered by Labrador CMS