Éducation au XXIe siècle : le numérique, miracle ou mirage?
Face aux défis éducatifs de l’école de demain, une commission parlementaire évoque les leviers d’action possibles et mise sur le tout-numérique.
Le rapport de l’Observatoire national de l’enfance, de la jeunesse et de la qualité scolaire (OEJQS) formulait en juillet 2025 dix recommandations concrètes après les résultats de son enquête auprès des acteurs du secteur éducatif luxembourgeois et une recherche documentaire approfondie dans quatre domaines prioritaires. La commission de l’Éducation nationale, de l’Enfance et de la Jeunesse, réunie ce mardi, analysait les conclusions du rapport et posait ses questions. Florilège : «Quelles sont les compétences dont les enfants et les jeunes ont besoin dans le monde de demain?» «À quel point les enseignants adhèrent-ils à un programme qui évolue pour mieux préparer les élèves?» «Quels moyens sont nécessaires pour adapter l’apprentissage?»
Car le premier constat du rapport de l’OEJQS était sans appel : les compétences identifiées comme déterminantes pour la construction des enfants dans le monde actuel, et reconnues par tous les acteurs éducatifs, ne sont pas suffisamment acquises et difficilement évaluables. Créativité, communication, résolution de problèmes, coopération ou encore participation citoyenne sont en effet des compétences transversales, enseignées implicitement dans tous les domaines éducatifs. Pour combler l’écart entre les ambitions nécessaires et la réalité du terrain, le rapport proposait d’introduire un cadre national de référence pour ces compétences clés, avec un parcours progressif au long de la scolarité, en les intégrant aux disciplines traditionnelles.
Les députés ont souligné qu’il fallait y intégrer le développement de l’esprit critique et de l’empathie, «compétences d’autant plus importantes dans une ère où l’IA devient omniprésente et où il est répandu de se former une opinion sur la base d’un « post de 10 secondes sur les réseaux sociaux »», comme l’a expliqué l’un d’eux au cours de la discussion.
L’école expérimentale
Le rapport préconisait également de favoriser l’innovation dans tous les domaines, qu’il s’agisse d’expérimentation d’apprentissage, de pédagogie de projet individualisée, d’«évaluations centrées sur les élèves» ou d’«environnements adaptés aux formats d’enseignement innovants et appuyés sur les outils numériques». Des principes bienveillants mis en pratique depuis 20 ans côté français avec des résultats beaucoup moins concrets qu’attendus. L’«évolution des démarches d’enseignement et d’évaluation des élèves vers une approche plus individualisée et plus orientée vers la participation active et la responsabilité des élèves, le travail coopératif et l’évaluation formative» sont des vœux pieux qui semblent aller à contre-courant de la littérature des sciences de l’éducation. Les chercheurs mettent depuis quelques années en garde contre une lecture naïve du modèle et convergent aujourd’hui vers une conception de leviers d’apprentissage complémentaires.
À cet égard, des projets pilotes en cours (comme les «Zukunftsstudien» allemandes, qui participent à l’acquisition des compétences transversales) ou la question de savoir si la manière de construire des bâtiments scolaires devrait changer ont été abordés au cours des discussions de la commission. L’une des pistes évoquées consisterait à «développer un paquet de formations pour appuyer davantage les enseignants». Déclaration d’intention louable, mais quelle prise concrète sur le terrain?
Virage numérique
D’autant que systématiquement revient comme une musique entêtante la baguette magique numérique. C’est d’ailleurs le troisième domaine prioritaire du rapport : «l’intégration pédagogique des technologies numériques et de l’intelligence artificielle». Un virage qui pourrait ressembler à un mirage, encore une fois à contre-temps? À l’heure où certains chercheurs alertent sur les dangers cognitifs du recours à l’IA, ne faudrait-il pas davantage éduquer à un usage raisonné, éthique, voire limité, des outils génératifs? Le rapport de l’OEJQS le concédait : «Les effets positifs de ces outils sur l’apprentissage restent encore peu documentés». Mais il préconisait tout de même une stratégie d’usage de l’IA comme une «opportunité» et un programme d’acquisition des compétences numériques légitime pour garantir l’égalité des chances.
Tout en soutenant les enseignants pour maîtriser ces pratiques avec des ressources accessibles. Car la dernière thématique, et non des moindres, est celle du rôle des enseignants dans ce système éducatif en pleine mutation. «Le rôle de l’enseignant est déterminant», a affirmé une députée de l’opposition, largement approuvée par ses pairs. Surtout à une époque et dans un contexte où ils peuvent se sentir dépassés, voire abandonnés. Le rapport recommandait ainsi un programme de formation continue (notamment sur les compétences numériques), la création de communautés de pratique et d’apprentissage sur des plateformes numériques, et une politique éducative globale pour «soutenir, motiver et guider les enseignants» au quotidien.
Les conclusions du rapport appelaient à un changement systémique nécessaire, «appuyé par les données scientifiques et l’expérience du terrain, et porté conjointement par les décideurs politiques et les acteurs du milieu scolaire». En réaction à ces recommandations, un représentant du ministère de l’Éducation nationale répondait aux députés : «Nous investissons massivement pour pouvoir les intégrer dans les programmes». L’ensemble des acteurs semble conscient des enjeux et des défis à relever pour l’école de demain. Reste à savoir si les enseignants seront écoutés pour que les principes se transforment en actes et que les prochains programmes répondent concrètement aux besoins éducatifs des élèves du XXIe siècle.