Armée : «Le statu quo n’est pas une option»

Christian Schleck, le président du Syndicat professionnel de l’armée (SPAL), évoque les défis auxquels les soldats luxembourgeois sont confrontés. L’arrivée en octobre d’un nouveau chef d’état-major est vue comme la chance d’un renouveau jugé indispensable par le syndicat.

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«L’ouverture du recrutement au-delà des frontières, envisagée par le gouvernement, n’est pas la bonne réponse», souligne Christian Schleck. (Photos : fabrizio pizzolante)
«L’ouverture du recrutement au-delà des frontières, envisagée par le gouvernement, n’est pas la bonne réponse», souligne Christian Schleck. (Photos : fabrizio pizzolante)

La mise sur pied d’un bataillon belgo-luxembourgeois et les nouvelles attributions que l’OTAN fixe au Luxembourg nécessitent un recrutement renforcé de nouveaux soldats. Christian Schleck souhaite que les futures recrues disposent d’un nouveau statut leur offrant plus de sécurité et de perspectives. D’autres dossiers majeurs sont suivis de près par le SPAL.

Comment sont perçues à l’intérieur de l’armée les tensions géopolitiques accrues? Est-ce qu’il y a eu un changement d’attitude depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, il y a près de quatre ans?

Christian Schleck : De manière générale, la mission de l’armée est aujourd’hui mieux comprise et les soldats sont davantage acceptés. Au sein de la population, cette acceptation s’est nettement améliorée par rapport à il y a quelques années. L’armée bénéficie désormais d’une meilleure image et est plus visible dans l’espace public. Cela ne signifie toutefois pas que des progrès ne restent pas possibles, notamment en matière de communication.

Une présence en hausse et une meilleure acceptation peuvent-elles contribuer à augmenter les recrutements?

Le recrutement est aujourd’hui très diversifié et impose de nouvelles priorités. Le gouvernement a récemment présenté un ensemble de mesures et déposé un projet de loi visant à revaloriser la rémunération des soldats. Des efforts supplémentaires restent toutefois nécessaires, notamment pour moderniser le statut, renforcer la fidélisation et clarifier les choix stratégiques : faut-il augmenter les effectifs ou privilégier le développement de compétences, avec des investissements plus ciblés et un personnel moins nombreux?

Le chef d’état-major, Steve Thull, avance que 650 nouveaux soldats devront être recrutés pour former le bataillon belgo-luxembourgeois.

Atteindre cet objectif constituera un véritable défi, particulièrement difficile à relever. Les chiffres actuels constituent une catastrophe moyenne. L’an dernier, 236 personnes se sont présentées pour l’instruction de base. Parmi elles, seules 144 ont été assermentées. Il s’agit uniquement de 15 soldats de plus par rapport à 2024. À la mi-janvier, 86 candidats se sont présentés. Ils ne sont plus que 54 à suivre l’instruction de base. Si on maintenait ce rythme, il faudrait attendre environ 2045 pour atteindre le renfort de 650 militaires, dont deux tiers de soldats et un tiers d’officiers et sous-officiers.

Repères

ÉTAT CIVIL. Christian Schleck, 47 ans, est marié et père de deux enfants.

ARMÉE. Il occupe depuis 1998 un poste de sous-officier dans les rangs de l’armée.

PRÉSIDENT. Depuis 2015, Christian Schleck se trouve à la tête du Syndicat professionnel de l’Armée luxembourgeoise (SPAL). Son mandat se termine en 2029.

SPFP. Christian Schleck est aussi le président du Syndicat professionnel de la force publique, qui regroupe sous son toit le SPAL et le Syndicat national de la police grand-ducale (SNPGL).

SPAL. Le Syndicat professionnel de l’Armée luxembourgeoise, créé en 1953 sous la dénomination Association professionnelle des sous-officiers luxembourgeois (APSOL), compte aujourd’hui plus de 900 membres, dont plus de 770 en activité de service.

Vous revendiquez quelles améliorations au niveau du statut?

Le défi majeur réside dans le recrutement de soldats volontaires. Pour rendre cette carrière plus attractive et renforcer la fidélisation, il est essentiel de proposer un statut offrant sécurité, stabilité de l’emploi et, surtout, de réelles perspectives après le service militaire. C’est là l’élément le plus important. Je suis convaincu que ces mesures permettront de susciter davantage d’enthousiasme, sans placer systématiquement l’armée en concurrence avec les autres administrations de l’État, comme par exemple la police ou le CGDIS.

Il faudrait donc revenir à la pratique d’antan qui proposait à chaque soldat un débouché dans l’appareil étatique?

Nous avons proposé à la ministre d’accorder aux soldats le statut d’employé de l’État, afin de les fidéliser pendant dix ans au sein de l’armée tout en leur ouvrant ensuite des perspectives dans la fonction publique et dans le secteur communal. Par ailleurs, certains profils devraient pouvoir rester plus longtemps, compte tenu de la complexité croissante des formations et des équipements, qui rend indispensable la fidélisation de soldats hautement qualifiés. Nous comptons sur le gouvernement et le courage politique nécessaire pour nous engager dans cette voie.

Un diktat du haut vers le bas n’est pas la solution

Quels sont les échos que vous recevez du terrain?

La proposition de la ministre Backes, en concertation avec le général Thull, de faire passer la durée du service volontaire de quatre à cinq ans constitue, à nos yeux, une mauvaise mesure. Elle envoie un signal négatif. Nous avons mené une enquête informelle au Herrenberg (NDLR : centre militaire luxembourgeois) et une majorité des soldats interrogés perçoit cette prolongation de manière défavorable. Les répondants se montrent en revanche bien plus favorables à notre proposition de conférer un véritable statut aux soldats volontaires, qui leur offre davantage de perspectives et de sécurité.

Un point clé du paquet de mesures est l’augmentation de la rémunération des soldats. Vous avez reproché à la ministre de débloquer des milliards pour la défense sans investir dans les effectifs de l’armée. Cette hausse de la solde des militaires est-elle suffisante à vos yeux?

Nous saluons expressément cette augmentation, qui constitue une revendication de longue date. Pendant longtemps, les soldats ont perçu une rémunération inférieure au salaire social minimum, une situation qui n’était ni tolérable ni acceptable. Il est toutefois essentiel de souligner que cette hausse ne représente qu’une première étape d’un ensemble de mesures destinées à améliorer le statut du soldat.

Pourquoi avoir choisi la carrière d’employé?

Nous ne souhaitons pas entrer en concurrence avec les carrières existantes au sein de l’armée. L’introduction du statut d’employé de l’État permettrait d’éviter toute modification de la procédure de sélection. Il resterait possible de rejoindre l’armée sans diplôme de fin d’études et les tests d’entrée actuels pourraient être maintenus. Seule une adaptation du texte de loi serait nécessaire.

«L’option d’un service militaire obligatoire ne doit pas être exclue, mais il est encore trop tôt pour l’envisager au Luxembourg», estime Christian Scheck.
«L’option d’un service militaire obligatoire ne doit pas être exclue, mais il est encore trop tôt pour l’envisager au Luxembourg», estime Christian Scheck.

En Allemagne, chaque jeune homme de 18 ans est désormais obligé de remplir un questionnaire en ligne afin d’évaluer sa motivation et son aptitude pour un service militaire volontaire. Le Luxembourg devrait-il suivre cet exemple, voire songer au retour d’un service obligatoire?

L’option d’un service militaire obligatoire ne doit pas être exclue, mais il est encore trop tôt pour l’envisager au Luxembourg. Le modèle actuel doit d’abord être amélioré, sans ouvrir de nouveaux chantiers. Le SPAL plaide en priorité pour la constitution d’une réserve. Dans un deuxième temps, organiser un examen médical d’aptitude en fin de scolarité, indépendamment de la nationalité, afin d’évaluer le potentiel mobilisable. Le gouvernement devrait y réfléchir, en avançant prudemment et par étapes, tout en investissant d’abord dans d’autres priorités.

L’armée compte ouvrir sa porte aux frontaliers. Cette mesure vous inspire quoi?

Notre position est claire : les postes de militaires de carrière doivent rester réservés aux Luxembourgeois. Les conditions actuelles pour les soldats volontaires exigent d’être ressortissant d’un État membre de l’Union européenne, de maîtriser les trois langues officielles du Luxembourg et d’avoir résidé au Grand-Duché pendant au moins 36 mois. L’ouverture du recrutement au-delà des frontières, envisagée par le gouvernement, n’est pas la bonne réponse et soulève des problèmes d’intégration. Nous avons échangé avec nos homologues des pays voisins, qui partagent cette analyse et redoutent que des candidats potentiels soient attirés par l’armée luxembourgeoise. En revanche, le recours ponctuel à des non-résidents peut se justifier pour des compétences spécifiques, notamment en cybersécurité ou en médecine.

Le bataillon belgo-luxembourgeois constitue le défi majeur pour les années à venir. Êtes-vous satisfait de l’avancée des travaux préparatoires?

Nous ne nous sommes jamais opposés à la création de ce bataillon, mais avons toujours souligné plusieurs enjeux syndicaux majeurs. Il s’agit d’abord des infrastructures nécessaires pour garantir de bonnes conditions de travail et de vie aux soldats. Le cadre légal pose également problème : cet engagement s’apparente, selon nous, à un détachement à l’étranger et doit être indemnisé et encadré comme tel. Enfin, il est essentiel que le bataillon dispose de son propre effectif, afin d’éviter toute double charge pour les soldats basés au Herrenberg.

Le bataillon est une des obligations que l’OTAN fixe au Luxembourg. De nouveaux objectifs d’envergure ont été ajoutés, dont la constitution d’un système de défense antiaérien. L’armée est-elle prête à relever ce défi?

Le Luxembourg n’est pas le seul pays confronté à ce type de nouveau défi. L’essentiel est que la défense se dote d’un effectif plus étoffé et, le cas échéant, de structures adaptées afin de mener à bien des projets d’envergure. Il sera certainement nécessaire de recruter des profils disposant de compétences spécifiques dans ces domaines. Si ces évolutions sont menées de manière réfléchie et cohérente, la défense luxembourgeoise sera en mesure de relever ce défi.

Vous pensez à quels changements dans l’organisation de la défense?

Nous continuons de plaider pour la création d’un véritable ministère de la Défense. Aujourd’hui rattachée aux Affaires étrangères, la Défense gagnerait en cohérence et en efficacité avec une structure autonome, mieux adaptée aux enjeux sécuritaires actuels et aux investissements à venir ainsi qu’aux moyens et à l’organisation que cela implique.

D’une manière plus globale, soutenez-vous en tant que syndicat la nette hausse de l’effort de défense imposée par l’OTAN? Le Luxembourg débloque, rien que pour 2026, une enveloppe de 1,29 milliard d’euros avant d’atteindre 4,63 milliards d’euros en 2035.

L’augmentation de l’effort de défense ne doit pas se faire au détriment des prestations sociales, ni de manière générale, ni au sein même de l’armée. Il est essentiel que la dimension sociale – les avantages sociaux et les prestations existantes – soit pleinement préservée. Il faut éviter toute détérioration sociale en raison de la situation géopolitique tendue.

Votre relation avec le général Thull était et reste tendue. Quelles sont les attentes que vous placez dans le futur chef d’état-major qui prendra ses fonctions en octobre de cette année?

Un renouveau est indispensable. Le statu quo n’est pas une option. C’est pourquoi le futur chef d’état-major ne devrait pas être issu de l’actuelle hiérarchie, afin de laisser sa chance à une nouvelle équipe capable de mener l’armée vers l’avenir. Il faut aussi rappeler que le général Thull n’était pas particulièrement proche des syndicats. Nous demandons donc un véritable retour au dialogue social, où chacun tire dans le même sens. Une réforme de l’organigramme et de la loi-cadre de 2023 est aussi indispensable. Le style de leadership sera crucial. Un diktat du haut vers le bas n’est pas la solution. Il faut au contraire redonner envie aux personnels de s’inscrire durablement dans l’armée tout en évitant des conflits de générations. Je reste confiant quant au fait que cela soit possible.

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