Affaire Grégory : une ex-journaliste jugée pour diffamation
La mère du petit Grégory, retrouvé mort en 1984, estime avoir été diffamée par un ancien journaliste qui l’aurait désignée à la fois comme le corbeau et comme l’assassin de son fils.
L’affaire Grégory est vertigineuse. De multiples rebondissements, une instruction toujours en cours et, encore et toujours, des affaires de diffamation à trancher, plus de quarante ans après la découverte de l‘enfant dans la Vologne, le soir du 16 octobre 1984. La 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, spécialisée dans les affaires de presse, s’est penchée lundi sur la requête de Christine Villemin, la mère de Grégory, qui, par l’intermédiaire d’une citation directe, poursuit Marie-France Bezzina, pour diffamation publique.
Journaliste retraitée, l’ex-épouse de Jean-Michel Bezzina, lui-même reporter, aurait posté en 2025 des messages qui désigneraient Christine Villemin comme le corbeau mais aussi l’assassin de son fils. Les propos incriminés ont été postés sur la page d’un groupe public Facebook intitulé «Affaire Grégory : mensonge d’état», qui, en juin 2025, réunissait 6 647 membres.
Inculpée du meurtre de son enfant par le juge Lambert, la mère de Grégory avait été placée en détention provisoire durant onze jours en juillet 1985. Elle avait vu la justice ordonner un non-lieu à son encontre en février 1993. Marie-France Bezzina, 82 ans aujourd’hui, n’a jamais eu de cesse, avec Jean-Michel, son mari, de présenter Christine Villemin comme coupable de l’assassinat. Ces deux journalistes bénéficiaient d’une très large audience au travers de la dizaine de médias pour lesquels ils travaillaient.
Lors de cette audience où aucune des deux parties n’était présente, Me François Saint-Pierre a détaillé ses griefs : «Le 20 juin 2025, à la question d’un membre du groupe Facebook sur une photo de famille sur laquelle ne figurait pas Christine Villemin : «Vous pensez que le corbeau se trouve sur cette photo?», Madame Bezzina a répondu : «Non, c’est CV!».
Des «torrents de calomnies»
«Lisez le renvoi en cour d’assises de CV, c’est imparable» (CV désignant sans aucune équivoque possible Christine Villemin). Madame Bezzina a précisé : »J’ai fait quelques années de conservatoire, et la voix que l’on entend, est celle de CV! ». Madame Bezzina a ainsi publiquement affirmé que Christine Villemin était bien le mystérieux corbeau. Pire, elle a publiquement accusé Christine Villemin d’avoir assassiné son fils Grégory. »L’assassin habite au 21 », a-t-elle écrit le 18 juin 2025, Christine Villemin résidant avec son mari Jean-Marie au numéro 21 de leur rue, dans la région parisienne. Le lendemain 19 juin 2025, Madame Bezzina se répétait, évoquant les enfants des Villemin : »Imaginez ces enfants, dont les deux parents sont des assassins », faisant référence au meurtre de Bernard Laroche par Jean-Marie Villemin en mars 1985 et à l’assassinat de Grégory qu’elle impute ici clairement à Christine Villemin».
Bernard Laroche, cousin du père de Grégory et principal suspect dans l’enquête, avait été abattu en mars 1985 par Jean-Marie Villemin, convaincu de sa culpabilité.
«Pendant des années, Christine et Jean-Marie Villemin n’ont pas réagi aux torrents de calomnies», a réagi Me Saint-Pierre à la sortie de l’audience. «C’est désormais fini…».
De leur côté, Mes Antoine Fittante et Alexandra Vautrin, qui défendent Marie-France Bezzina, ont soulevé la nullité de la citation directe qui vaut à leur cliente d’être poursuivie en justice : «La partie civile doit préciser le fait incriminé, le qualifier et indiquer le texte de loi applicable à la poursuite. L’objet de cette dernière doit être exactement déterminé dès le début de la procédure afin qu’il ne puisse exister aucune incertitude sur les faits litigieux, la personne poursuivie devant connaître très précisément les faits qui lui sont reprochés afin de préparer utilement sa défense. Là, il existe une incertitude sur l‘étendue des poursuites mais aussi sur la date des faits».
À titre subsidiaire, les deux avocats ont plaidé la relaxe au bénéfice de «l’excuse de bonne foi». «Il y a eu une véritable curée contre les Bezzina. Peut-on s‘étonner qu’une dame de 82 ans qui a fait l’objet avec son mari d’un véritable lynchage médiatique exprime une opinion dissidente? C’est dans ce contexte que s’inscrit sa liberté d’opinion fondée sur l’analyse intellectuelle subjective des pièces de procédure qui constitue sa base factuelle. La base factuelle, ce n’est pas la vérité des faits mais des éléments qui autorisent une personne, de surcroît âgée et lynchée sur la place publique, à croire à la véracité de ce qu’elle dit, même si cela n’est pas vrai».
Lors de ses réquisitions, le parquet a soutenu les nullités, jointes au fond, mais a également estimé qu’il y avait bien diffamation. Délibéré le 7 décembre.
Eric Nicolas
(Le Républicain lorrain)