Mobilier Bonn : une histoire intimement liée au Luxembourg
Créée en 1855, l’entreprise Bonn est une enseigne bien connue des habitants de la capitale. Son histoire raconte en creux celle du Grand-Duché qu’elle a accompagné dans tous ses changements depuis plus de 170 ans.
On pourrait croire que l’expression pignon sur rue a été créée pour elle. Pendant des décennies, la maison Bonn s’est tenue à l’angle de la rue Philippe-II et de la rue de la Poste, l’inscription Bonn Frères trônant fièrement sur la façade art déco du bâtiment. Si aujourd’hui la boutique a déménagé quelques mètres plus loin, dans des locaux plus discrets, l’immeuble, qui appartient toujours à la famille, continue d’afficher ce nom incontournable de la capitale.
«C’est mon arrière-grand-père qui a construit le bâtiment avec 5 000 mètres carrés de surface», raconte Jean-Claude Lazard, le directeur actuel de Bonn. S’il ne porte plus le nom historique, il est tout de même le représentant de la sixième génération de la famille fondatrice. Mais si cet immeuble est emblématique dans l’inconscient luxembourgeois, il n’est qu’une petite partie de l’histoire de l’entreprise qui a commencé 171 ans plus tôt.
En 1855, Moïse Bonn, originaire de la région de Sierck-les-Bains de l’autre côté de la frontière, fonde son premier magasin de meubles après s’être d’abord lancé dans le commerce de tissus. Dans la ville encore fortifiée, la boutique prospère rapidement. Le raccordement du pays à la voie ferrée, en 1859, favorise l’arrivée de l’industrialisation, entraînant la création de nombreuses enseignes. Moïse Bonn va lui aussi abandonner l’artisanat pour la commercialisation de meubles finis. Une stratégie bien plus en phase avec les nouveaux modes de consommation des familles bourgeoises de ce siècle.
Nouveaux métiers et emploi féminin
Durant son développement, le magasin va changer à plusieurs reprises d’adresse, accompagnant les évolutions de la capitale qui perd petit à petit ses fortifications. Les enfants, puis les petits-enfants de Moïse reprennent successivement l’affaire qui s’installe dans la rue Saint-Philippe (l’actuelle rue Philippe-II) où verra le jour le Palais du mobilier Bonn Frères et sa fameuse façade art déco. Au début du XXᵉ siècle, Robert, Myrtil et Raoul, la troisième génération, gèrent l’entreprise ensemble. Les trois frères promeuvent de nouveaux métiers (ébénistes, tapissiers décorateurs…) ainsi que l’emploi féminin. Des sténotypistes ainsi que des assistantes de vente, multilingues pour répondre à la clientèle internationale, sont ainsi embauchées.
Vente sur catalogue, offre renouvelée, vitrines éclairées, publicité… Bonn frères est aussi de toutes les innovations. Cette philosophie, qui impose de se remettre constamment en question, perdura au fil des décennies et assurera la pérennité de l’entreprise. «Elle s’est toujours adaptée aux évolutions du mode de vie», glisse Jean-Claude Lazard qui perpétue lui aussi cette stratégie.
En 1928, Myrtil fait entrer son gendre, Paul Lazard, dans la société. Doté d’un sens du commerce affûté, il permettra à la famille de naviguer dans le flot tumultueux des années 30, marquées par la crise. La Seconde Guerre mondiale et l’occupation allemande manqueront de mettre fin à l’entreprise (voir encadré) mais les deux hommes reprendront leur affaire en main une fois le Grand-Duché débarrassé du joug nazi.
En 1956, à la mort de son beau-père, Paul se retrouve seul aux commandes avant d’être rejoint par son fils, André, quelques années plus tard. Architecte d’intérieur, il s’occupe avec son père de la quasi-totalité des activités, de la commande des articles à l’accueil des clients en passant par la communication.
Alors que le Luxembourg des années 60 et 70 connaît une forte croissance avec le développement de sa place financière et des institutions européennes, Bonn frères continue sur sa lancée. Tapis d’Orient, garnissage de fauteuils, atelier d’ébénisterie… l’enseigne, désormais bien connue des habitants de la capitale, multiplie les prestations. Paul Lazard acquiert également un nouvel immeuble juste à côté du premier qui deviendra quelques années plus tard le Carré Bonn et accueillera boutiques et restaurants.
Retour aux sources
Accompagné de son épouse Eliane, André Lazard remanie complètement le commerce familial au début des années 90. La surface dédiée à Bonn frères, qui va devenir par la suite Mobilier Bonn, est réduite pour accueillir d’autres magasins mais aussi des bureaux et des appartements. Place alors au mobilier haut de gamme venu de France et d’Italie, encore une fois pour répondre aux attentes de l’époque.
Les années suivantes marqueront le dernier changement, pour le moment, de génération avec l’arrivée de Jean-Claude Lazard. Au cours des dernières années, lui aussi va amener sa patte en réinstallant le magasin rue de la Poste dans un espace plus petit. «C’est en fait la première adresse du magasin au XIXᵉ siècle», explique-t-il.
Un retour aux sources pour mieux se moderniser et rester en phase avec sa clientèle. «Depuis mes débuts, il y a une trentaine d’années, j’ai vu évoluer les habitudes d’achat. Avant les gens venaient pour acheter un objet : un canapé, une table basse… Aujourd’hui, ils viennent pour un ensemble.» Si le rez-de-chaussée est essentiellement consacré aux éléments de décoration et aux accessoires, l’étage est ordonné comme un appartement. Jean-Claude Lazard a aussi créé un cabinet d’architecte d’intérieur pour mettre son expertise au service de ses clients. «Aujourd’hui les gens sont plus informés mais ils peuvent aussi être un peu perdus. Le conseil a pris une place plus importante.»
Un nouveau chapitre qui illustre encore une fois cette volonté de toujours s’adapter pour prolonger un peu plus l’histoire des familles Bonn et Lazard. Un récit que Jean-Claude espère voir continuer dans les années à venir avec une septième génération. «Je n’ai pas d’enfants mais j’ai deux nièces. J’aimerais bien que l’une d’entre elles reprenne l’entreprise un jour.»