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La sécheresse vue du ciel : les chercheurs du LIST décryptent nos images
Des images satellites, réalisées parLe Quotidienà l’aide de Copernicus Browser, montrent les effets de la sécheresse sur les paysages luxembourgeois. Décryptage par trois chercheurs du LIST qui expliquent ce qui se joue, notamment dans les forêts.
À première vue, le contraste saute aux yeux. Sur les images satellites réalisées à partir des données de Copernicus, les paysages luxembourgeois ne racontent pas la même histoire selon l’année observée. En août 2024, la verdure domine largement les territoires observés (Echternach, Luxembourg, Troisvierges, Esch-sur-Alzette, Esch-sur-Sûre et Ettelbruck) alors qu’en août 2026, le vert a cédé la place à des teintes nettement plus jaunes.
Est-ce le résultat des multiples vagues de chaleur vécues ces derniers mois? Probablement. Est-ce un aperçu concret du réchauffement climatique sur notre pays? Certainement. Mais que peut-on réellement lire dans ces images, scientifiquement parlant?
Nous avons montré nos visuels au Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST), plus précisément à trois chercheurs travaillant sur les interactions entre eau, sols, végétation et climat, afin qu’ils nous apportent leurs éclairages d’experts sur le sujet.
Le premier constat est plutôt clair et valorisant pour notre travail : «Ce que vous avez fait est bien», observe ainsi Martin Schlerf, chercheur en télédétection environnementale : «Vous avez pris des mois et dates comparables d’une année à l’autre.» Mais il ajoute immédiatement une précaution : une comparaison entre deux seules années ne permet pas, à elle seule, de tirer des conclusions générales sur l’évolution du climat.
Pour une analyse scientifique plus robuste, explique-t-il, il faudrait disposer d’une série beaucoup plus longue et comparer chaque année à une moyenne de référence. «Nous calculerions essentiellement l’anomalie : la différence entre l’image actuelle et la moyenne à long terme», explique-t-il. Pour autant, les images que nous avons extraites de Copernicus racontent bien quelque chose…
Les prairies changent de couleur
Sur nos images, la différence est surtout visible dans les espaces agricoles. Les prairies, qui apparaissaient vertes en août 2024, prennent des teintes beaucoup plus jaunes, deux ans plus tard.
«Ce que nous pouvons dire, c’est que cette différence concerne probablement surtout les prairies», explique Martin Schlerf. «Elles étaient vertes il y a deux ans et maintenant elles sont particulièrement sèches. Mais nous ignorons si, en août 2024, ce n’était pas une période particulièrement humide, par exemple. Il faut davantage de contexte face à ce type d’images».
L’observation primaire observée correspond toutefois, selon lui, à ce qui est visible sur le terrain : «Quand nous traversons actuellement les champs, nous pouvons observer que toutes les prairies naturelles, les prés, les parcs deviennent jaunes. Et nous le confirmons ici avec vos images».
Elles permettent donc de rendre visible, à l’échelle du territoire, une transformation que l’on peut également constater depuis le sol. Mais un détail attire immédiatement l’attention lorsqu’on regarde de plus près : les forêts, elles, restent vertes, peu importe l’année.
Verte ne veut pas dire épargnée
Pourquoi cette différence entre les prairies et les arbres? La réponse tient en partie à la manière dont les végétaux accèdent à l’eau. «Les arbres ont accès à beaucoup plus d’eau que les herbes, parce qu’ils ont un système racinaire plus important», explique ainsi Richard Keim, chercheur en hydrologie au LIST.
Ils disposent également de réserves internes et sont capables de supporter plus longtemps des conditions défavorables. Les herbes et les cultures, elles, disposent de beaucoup moins de temps avant de réagir au manque d’eau.
Cela explique en partie pourquoi une forêt peut continuer à apparaître verte sur nos cartes alors que les prairies autour d’elle ont déjà jauni. Mais cela ne signifie pas nécessairement que les arbres ne souffrent pas.
Et c’est là que les chercheurs nous montrent une autre image.
Quand le satellite voit ce que l’œil ne voit pas
Il s’agit d’une image thermique réalisée à la mi-août. Elle mesure la température de la surface des forêts par rapport à la température de l’air. Cette fois, les couleurs ne correspondent plus à ce que l’œil humain voit. Et le contraste est spectaculaire.
«Lorsque des teintes bleues apparaissent, cela signifie que la température de la surface est inférieure ou égale à celle de l’air», explique Martin Schlerf. Pourquoi ? Parce que la végétation transpire et que cette transpiration produit un effet rafraîchissant.
À l’inverse, les teintes jaunes et rouges correspondent à des surfaces plus chaudes que l’air. «Cela signifie qu’elles ne transpirent pas», poursuit-il. Cette information peut alors servir d’indicateur du stress lié à la sécheresse.
L’intérêt de cette technologie est précisément de faire apparaître un phénomène qui reste invisible sur une image satellite classique. «Ici, vous ne pouvez pas voir la sécheresse dans la forêt», explique Martin Schlerf en montrant nos images. «Elle a la même couleur. Mais ici, sur notre carte thermique, nous pouvons la voir.»
Il parle d’une forme de détection «précoce» du stress hydrique : la forêt peut encore sembler normale à l’œil alors que les données thermiques montrent déjà que certaines zones commencent à souffrir.
L’importance des sols et racines
L’autre enseignement de cette image est encore plus surprenant : le stress n’est pas uniforme à l’intérieur d’une même forêt. Certaines zones apparaissent moins stressées, d’autres davantage. Pourquoi? Les chercheurs nous montrent l’image thermique couplée à une carte des sols.
«En général, nous pouvons dire que ce sont des sols plus limoneux et ceux-ci des sols plus argileux», explique Martin Schlerf. Les caractéristiques du sol jouent donc un rôle important dans la manière dont l’eau est stockée et rendue disponible aux arbres.
Le sujet est plus complexe qu’une simple question de quantité d’eau. «Nous connaissons la capacité du sol à stocker l’eau», explique Christophe Hissler, géochimiste environnemental. «Mais ce que nous ne connaissons pas clairement, c’est la relation entre l’eau stockée dans le sol et la manière dont l’arbre va la récupérer».
Une autre remarque, particulièrement parlante, vient compléter l’explication : «Même des sols argileux très secs contiennent beaucoup d’eau. Mais les arbres ne peuvent pas l’utiliser parce qu’elle est retenue trop fortement.»
Autrement dit, un sol sec n’est pas forcément un sol sans eau. La vraie question est de savoir si cette eau est accessible aux racines des arbres. Et donc, exploitables.
Ce que les images montrent… et ne montrent pas
Au terme de cette plongée dans les images satellites, un constat s’impose : si les forêts luxembourgeoises ne semblent pas, à ce stade, aussi durement touchées que les parcelles agricoles, ce sont bien ces dernières qui affichent les changements les plus spectaculaires.
En regardant les mois d’août 2024, 2025 et 2026 sur nos cartes réalisées avec Copernicus Browser, le contraste devient particulièrement frappant : en l’espace de trois étés, les teintes des prairies et des cultures se sont profondément transformées. Un fait que les chercheurs du LIST ne qualifie pourtant pas «d’exceptionnel».
Ils nous invitent à la prudence lorsqu’il s’agit d’interpréter l’état des forêts : une forêt encore verte n’est pas nécessairement une forêt sans stress, nous l’avons vu.
Mais sur les images couleur que nous avons réalisées, le signal est beaucoup plus évident dans les espaces agricoles. Et derrière ces taches qui jaunissent sur nos cartes, ce sont surtout les agriculteurs qui subissent les conséquences concrètes du manque d’eau.
Cette année, les chiffres commencent d’ailleurs à donner une réalité économique à ce que montrent les satellites : le ministère de l’Agriculture estime que quelque 5 600 hectares de céréales et 6 000 hectares de maïs assurés sont concernés par d’importants dégâts, tandis que les prairies ont elles aussi subi de lourdes pertes.
Du ciel, la sécheresse apparaît donc d’abord comme un changement de couleur. Sur le terrain, elle se traduit par des récoltes plus faibles, des fourrages qui manquent et, pour les agriculteurs, une saison particulièrement difficile.