À Ettelbruck, une éclipse à se passer de main en main
Ateliers, écran géant… mais aussi lunettes partagées : la soirée spéciale éclipse mercredi a réuni bien plus de monde que les organisateurs n’en avaient prévu.
Il est temps que l’éclipse arrive, ont dû se dire les centaines de personnes présentes ce mercredi devant le hall du Deich d’Ettelbruck dès 17 h, tant le soleil était de plomb. À cette soirée scientifique spéciale éclipse, organisée par Nightwise et l’Université populaire Luxembourg, le public déjà présent en nombre traque le moindre coin d’ombre, assis à même le sol ou sur des plaids. Un chien slalome entre les jambes, langue pendante, l’air de se demander ce qu’il fait là. On patiente, on transpire, on attend que le ciel, lui aussi, se mette à faiblir.
Installés sur l’herbe sèche, quatre stands proposent de se livrer à des expériences scientifiques. Devant l’atelier de cyanotype, la file ne désemplit pas. On y fabrique des images bleues sans appareil photo : juste du fer, de l’eau et de la lumière du Soleil. De cette lumière, précisément, dont l’éclipse s’apprête à priver le ciel : c’est elle qui imprime le papier, et c’est elle que la Lune va grignoter tout à l’heure. «On imprime d’abord, l’éclipse vient après», explique le livret remis à chaque participant.
Car au maximum, vers 20 h 15, quand la Lune couvrirait près de 90 % du Soleil réduit à 6° au-dessus de l’horizon, il ne resterait presque plus d’ultraviolets : un tirage qui prend dix minutes en plein après-midi en prendrait alors des heures. L’atelier fait donc la course contre la lumière qui décline et c’est là toute l’astuce. Il rend palpable, sur un bout de papier, ce qui va se jouer là-haut dans le ciel.
Tout autour, les gens continuent d’affluer. Trois stands de nourriture, une enceinte qui crache de la musique, des casquettes et des chapeaux sur toutes les têtes. Parmi la foule, Liliane patiente avec Louis, son fils de 11 ans. Elle, c’est la deuxième : elle avait 21 ans en 1999, lors de la dernière éclipse, mais n’en a gardé presque aucun souvenir. Aujourd’hui, elle est venue pour lui. Reste un souci, et non des moindres : elle n’a pas de lunettes spéciales éclipse. Elle a appelé son opticien, en vain : introuvables, dit-elle, nulle part, ni au Luxembourg ni en France. Une distribution est heureusement prévue à 19 h.
Une éclipse de lunettes spéciales
À 19 h, justement, les lunettes commencent à être données avant qu’elles ne viennent à manquer rapidement. Les organisateurs en avaient prévu 1 000, mais il n’y en aura pas assez pour tout le monde. Au micro, un peu surpris par l’affluence – «on ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de monde» –, l’animateur encourage la foule à se les partager : c’est un événement à ne pas manquer, répète-t-il.
Des enfants pleurent de ne pas en avoir. À quelques mètres, deux frères se passent une même paire à tour de rôle, pendant que leur père veille : «Ne regarde pas le soleil.» Sophie et Mustapha, la vingtaine, venus de Luxembourg, pensaient en trouver sur place. Faute de mieux, ils suivront l’éclipse sur l’écran géant. «S’il y a d’autres occasions, on sera un peu mieux préparés», glisse Mustapha rigolard.
Et pourtant, chaque fois qu’une paire, souvent prêtée quelques secondes par un bon Samaritain, passe d’un visage à l’autre, une même émotion s’y lit et un même mot fuse : «Waouh!» Aridane, 13 ans, vient de chausser les siennes : «Je vois un petit bout du Soleil qui a disparu, c’est extraordinaire. Jamais je n’avais vu ça de ma vie.» Félix, 9 ans, qui prend moult précautions pour mettre les lunettes sur son nez – «Je lui ai fait peur avec le soleil, sourit sa mère –, ose enfin regarder le ciel : «Je vois un rond avec un point noir, c’est comme si le Soleil devenait la Lune.» Lily, 11 ans, se fend d’une comparaison poétique : «Je vois un cercle avec quelque chose qui se cache, c’est comme un fromage. C’est magnifique.» Même la petite Sophia, 5 ans, sait déjà l’essentiel : une éclipse, «c’est la Lune devant le Soleil».
Nombreux sont ceux qui, pour capturer l’instant, glissent leur paire de lunettes devant la lentille de leur smartphone. Mais tout le monde ne repartira pas comblé. «Je n’ai rien vu, je n’avais pas de lunettes», lance un homme en regagnant son véhicule. Laurent, venu pour photographier, ronchonne, son appareil à la main : «L’endroit n’est pas bien, le Soleil est caché au moment le plus important de l’éclipse.»
D’autres se montrent plus magnanimes, comme Françoise, venue de Remich, qui y voit une belle initiative pour le public : «Ce n’était pas parfait, mais il aurait sans doute été difficile de faire autrement.» Le Soleil, lui, plonge vite derrière les arbres ; le public se décale au fur et à mesure pour le suivre. À 20 h 07, la Lune a mordu presque tout le disque, il fait un peu plus sombre, et un peu plus frais. Plus loin, les phares des voitures s’allument, pendant que les personnes qui restent ont prévu de compter les étoiles filantes qui ne manqueront pas de se montrer sous peu.