[Exposition]
«Un orchestre à soi» : un matrimoine à sauvegarder
EXPOSITION Oubliées dans l’histoire officielle de la musique, les grandes compositrices des siècles passés retrouvent leur voix grâce à «Un orchestre à soi», formidable installation-exposition en cours à Neimënster.
Connaissez-vous Francesca Caccini, Hélène de Montgeroult ou Élisabeth Jacquet de la Guerre? Toutes ont été de grandes compositrices de musique, reconnues en leur temps mais effacées par l’histoire. Dans les salles voûtées de Neimënster, une installation-exposition passionnante redonne de la visibilité à ces pionnières : avec «Un orchestre à soi», l’artiste sonore Léa Chevrier et la réalisatrice Laureline Amanieux déploient un parcours en trois temps, ludique et riche d’informations, qui fait revivre la mémoire des compositrices.
La première salle est dédiée à une série documentaire (réalisée par Laureline Amanieux) qui retrace, dans des épisodes de cinq minutes chacun, la vie et l’œuvre de huit femmes, d’Hildegarde von Bingen (1098-1179), figure religieuse et politique influente dont l’œuvre musicale, visionnaire, reste méconnue, à Ethel Smyth (1858-1944), autrice d’opéras et militante féministe qui composera La Marche des Femmes pour le mouvement des suffragettes, un hymne encore entonné en manifestation aujourd’hui. Le choix des huit compositrices «a été un casse-tête», raconte Léa Chevrier : «Je ne voulais pas juste faire une série de portraits. Le fil conducteur de la série, c’est d’explorer différentes histoires d’invisibilisation des femmes. À côté de ça, je voulais une figure par grande période de la musique : Moyen-Âge, Renaissance, baroque, romantisme…»
Je voulais explorer différentes histoires d’invisibilisation des femmes
Dans la deuxième salle, Léa Chevrier a créé une installation sonore immersive qui renferme une narration double. Au fil de textes imprimés sur des pupitres en bois, l’artiste remet en perspective la place des femmes dans le monde de la musique jusqu’au début du XXe siècle, à travers des extraits de lettres, de journaux intimes ou d’ouvrages historiques. On appréciera (façon de parler) les mots d’Abraham Mendelssohn à sa fille, Fanny (1805-1847), qui lui écrit que «la musique deviendra sans doute pour Félix (NDLR : son frère) un métier, tandis que pour toi elle ne peut et ne doit devenir qu’un agrément». Ou ceux de Jean-Jacques Rousseau, qui croit savoir que «les femmes, en général, n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun, et n’ont aucun génie». Ou encore ceux de Clara Schumann (1819-1896), peut-être la plus fameuse des compositrices invisibilisées (en cause, le succès de son mari, Robert, et leurs huit enfants qu’elle a dû élever), qui disait en 1839 être «complètement revenue de l’idée de créer, une femme ne peut prétendre composer».
«Esprit participatif»
Assumant la non-exhaustivité de la liste de compositrices racontées ou simplement mentionnées dans le projet, Léa Chevrier regarde au-delà et prône «l’esprit participatif». Découvrir les quelques-unes amène naturellement à s’intéresser aux centaines d’autres, ce qu’invitent à faire les nombreuses partitions de compositrices de toutes les époques en libre distribution, que Léa Chevrier a récupérées grâce au travail de Présence Compositrices – une base de données qui répertorie et diffuse ces travaux rarement, sinon jamais, entendus. La partie immergée de l’iceberg restant une somme inimaginable de partitions qui n’ont jamais connu les honneurs d’une publication ou qui ont été perdues avec le temps. C’est ce qu’exprime l’autre fil narratif de l’installation, une création sonore spatialisée, faite de chants morcelés et interrompus, et qui, petit à petit, retrouve sa voix pour entonner un madrigal (un chant à quatre voix : alto, ténor, baryton, basse) de Vittoria Aleotti (1575-1620).
Le titre du projet, «Un orchestre à soi», vient de l’autrice féministe anglaise Virginia Woolf et de son plus célèbre essai. «Dans Une chambre à soi, elle explique qu’il y a si peu d’autrices car, pour devenir écrivaine, il faut une chambre à soi, donc un lieu et du temps. Or, les femmes étaient cantonnées à un rôle domestique», relate Léa Chevrier. Le reste de l’exposition s’occupant de réhabiliter les artistes, «le meilleur moyen pour se réapproprier un matrimoine oublié, c’est de le chanter», poursuit l’artiste. La dernière salle se présente ainsi comme un karaoké où l’on peut s’essayer à reproduire des extraits de chants plus ou moins exigeants, qui se retrouvent ensuite automatiquement morcelés et intégrés au parcours sonore – à condition que l’on chante assez bien.
Journée dédiée samedi à Neimënster
Si sept lieux ont déjà accueilli «Un orchestre à soi» avant Neimënster, «on n’a jamais été aussi bien installés qu’ici», estime Léa Chevrier. Et pour cause, le projet est né dans une autre ancienne abbaye, dans le sud de la France : pour le projet d’un ami artiste, Léa Chevrier a créé un parcours sonore dédié à Béatrice de Die (1140-1212), unique «trobairitz» (femme troubadour) dont subsiste encore de nos jours une pièce musicale. La découverte de cette dernière a poussé Léa Chevrier à creuser la recherche et à plonger dans les vies des artistes au cœur du projet. «Celle qui m’a particulièrement marquée, celle qui m’a décidée à me lancer dans ce projet, c’est Élisabeth Jacquet de la Guerre» (1665-1729), glisse l’artiste : «Quinze ans d’études au conservatoire et je n’avais jamais entendu son nom! Pourtant, elle était à la cour de Louis XIV et très connue et appréciée au XVIIe siècle. Quand j’ai appris son existence, je suis tombée de ma chaise.» Sa collègue, Laureline Amanieux, donne ses faveurs à Hélène de Montgeroult (1764-1836) : «Elle écrivait de la musique romantique cinquante ans avant Chopin et Schumann», considérés comme les pères du style en question.
L’exposition, qui a duré tout l’été à Neimënster, se poursuit jusqu’au 27 septembre. Samedi, elle aura les honneurs de la présence de Léa Chevrier, qui organise deux visites de l’exposition (à 11 h et 14 h) et présentera une performance à 17 h 30 autour d’un chant de la compositrice de la Renaissance italienne Maddalena Casulana (1544-1590).
Jusqu’au 27 septembre.
Neimënster – Luxembourg.