[Musique]
Ty Segall, l’enfant du rock
Hyperactif et créatif, il est l’un des phénomènes de la scène rock américaine depuis près de vingt ans : Ty Segall, touche-à-tout de génie, continue de séduire avec ses albums instinctifs et diablement efficaces. Portrait.
Dans une industrie réglée comme du papier à musique, certains artistes évitent le ronronnement. C’est le cas de Ty Segall qui, la semaine dernière à l’occasion de la sortie de son nouveau disque, Chrome, lui a trouvé un compagnon de jeu pour qu’il se sente moins seul : Love Fuzz, cri d’amour pour cette pédale qui sature la guitare jusqu’à lui donner un effet lourd et baveux, typique du rock psychédélique.
C’est sans annonce que le plus discret et le plus cool des Californiens a dévoilé cet alter ego sans prétention et brut de décoffrage. Deux chansons de plus de dix minutes chacune qui ressemblent à une improvisation lors d’un jam de fin de week-end entre potes.
Deux contre-pieds expérimentaux, aussi, à ce qu’il propose d’habitude, bien que faire le tri relève d’une sacrée gageure.
Car le natif de Laguna Beach semble composer comme il respire. C’est comme ça depuis ses premiers faits d’armes quand il n’était encore qu’adolescent.
Après 2008 et son premier album éponyme, il a gardé la même cadence (en dehors de la seule année blanche en 2023), construisant pierre par pierre une discographie labyrinthique dans laquelle même les sites spécialisés se perdent.
On y trouve des projets en son nom (Chrome est le dix-huitième) et tant d’autres propositions parallèles dont il est souvent l’instigateur, comme Wasted Shirt, GØGGS, The C.I.A… S’il fallait établir un spectre sonore de cette entreprise sans limite, celle-ci s’étirerait du noise pur et dur qui claque dans les oreilles comme un acouphène à une folk légère à l’honnête charmeuse.
Black Sabbath en toile de fond
Mieux : pas grand-chose, pour ne pas dire rien, n’est à jeter dans cette vaste accumulation d’idées, comme si pour lui, créer était un geste aussi anodin que se brosser les dents ou faire ses lacets.
D’autant plus vrai que le musicien, à l’aise à la guitare, à la batterie et au chant (mais aussi à la basse et au synthétiseur), a pris pour habitude d’enregistrer ses productions en solo – une grande majorité porte ainsi sa seule signature.
Dans ce milieu du rock dit «indépendant», peu peuvent aujourd’hui se targuer de tenir la même cadence, en dehors peut-être de John Dwyer (Oh Sees), son mentor, et du groupe King Gizzard and the Lizard Wizard – bien que ces deux cas cherchent régulièrement à se réinventer, déboussolant au passage les fans au gré de leurs audaces.
La suite logique était simplement de monter le volume
Ce n’est pas le cas de Ty Segall, fidèle à lui-même et à ce rock qui mêle dans le même ampli l’efficacité mélodique de David Bowie à la puissance de Black Sabbath ou des Stooges. Mais si sa musique a un pied dans les années 1970, elle est surtout tournée vers l’avenir et reconnaissable dès les premières secondes à travers une recette qui fait mouche : des harmonies vocales, des envolées hallucinogènes et des guitares saturées à souhait.
Histoire d’éviter aux novices d’éplucher une œuvre qui donne le vertige, simplifions-leur le travail : Sleeper (2013), rare excursion acoustique écrite après le décès de son père adoptif, est incontournable.
Côté électrique, deux autres albums majeurs l’entourent : Twins (2012), chef-d’œuvre de rock garage, et Manipulator (2014), branché glam et psychédélisme.
Le Luxembourg, grand absent
À cela ajoutons Freedom’s Goblin (2018) et son joyeux chaos qui fait le pont entre les deux, et dire aux plus courageux que toutes ses autres joyeusetés s’apprécient au même endroit, chez Drag City, son fidèle label.
À ce propos, où situer Chrome dans ce large éventail? Ses neuf chansons, débordant toutes généreusement de fuzz, et sa courte durée (33 minutes), l’imposent comme un retour en force et aux sources, à une époque où la musique de Ty Segall n’était pas encore aussi polie.
Mais il y a une grosse différence : ce disque est en effet un ouvrage collectif, conçu avec son groupe de scène au grand complet (Emmett Kelly, Evan Burrows, Mikal Cronin, Ben Boye). «Une pièce où il y a du monde est toujours un bon lieu de création», reconnait-il même auprès d’Occult Magazine.
«La suite logique était simplement de monter le volume», poursuit-il, ce qui donne à cet album, enregistré en six jours, la forme d’un gros bœuf qui file droit et emporte tout par sa liberté. Ce qui fait dire à certains médias que si Ty Segall voulait se lancer dans le metal, il n’aurait aucun mal à le faire…
Quant à ses détracteurs qui trouvent que ses œuvres ont la même patine sonore, Far Out Magazine a la bonne réponse : «Le blâmer pour son utilisation excessive du fuzz, c’est comme reprocher à Gordon Ramsay de jurer : c’est son identité profonde!».
Finalement, le chrome, élément brillant et résistant à la corrosion, ne serait-il pas une métaphore de ce qui permet au Californien de résister aux méfaits du temps? La meilleure des manières de s’en convaincre est encore d’aller le voir en concert ces prochains jours, en Allemagne, en Belgique ou en France.
Le Luxembourg, rouillé, s’est arrêté lui en 2012, année de son dernier concert. Ça lui en fait des disques à rattraper!
Chrome, de Ty Segall.