[Musique]

Soft Cell, l’adieu sous les néons

AvecDanceteria, son dernier album, Soft Cell boucle la boucle. Et laisse une histoire musicale trouble et politique.

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Du post-punk à Tainted Love

C’est à Leeds, en 1978, que Soft Cell voit le jour. Marc Almond étudie la performance au Leeds Polytechnic, dans l’orbite de Jeff Nuttall, figure phare de la contre-culture; Dave Ball travaille avec des synthétiseurs rudimentaires. Almond met en scène son ambiguïté sexuelle et son amour du cabaret; Ball fournit des machines et fait de l’electro bricolo. Leur premier EP, Mutant Moments (1980), est financé grâce à 400 livres empruntées par Ball à sa mère. Ils arrivent au moment où le punk a déjà fait sauter un verrou; il n’y a plus besoin d’être virtuose pour monter un groupe. Sauf que Soft Cell va plus loin : il n’y a plus besoin du groupe de rock. Deux hommes, un magnétophone et un Korg – pas besoin non plus de guitare. Si Ball écoute Kraftwerk et de l’expérimental, il vient aussi de Blackpool et des nuits «Northern Soul», où de vieux 45 tours américains inconnus du grand public acquièrent une seconde vie. Il connaît Tainted Love, enregistré par Gloria Jones en 1964 et devenu un classique clandestin des clubs du Nord.

La trouvaille de Soft Cell consiste à ne pas métamorphoser cette soul en synth-pop trop propre. Leur version de 1981, sublime, est assez maigre : une basse de synthé, une boîte électronique et le motif «dink-dink». L’enregistrement juxtapose ironiquement le vieux Korg bon marché de Ball et le Synclavier du producteur Mike Thorne, machine alors hors de prix; Almond ne chante pas avec la neutralité de l’homme-machine. Alors que Kraftwerk avait humanisé la technologie par l’ironie, Soft Cell y injecte le désir et la névrose. Northern Soul et Europe électronique ne sont plus deux histoires séparées. Tainted Love atteint le numéro un britannique en septembre 1981 puis celui de nombreux pays. Le duo place Where Did Our Love Go des Supremes sur l’autre face et, les deux morceaux étant des reprises, ne touche aucun droit d’auteur sur son succès. Le grand événement se passe ensuite à Top of the Pops : Almond déboule en noir, maquillé, bracelets cloutés; les standards téléphoniques reçoivent des plaintes. Il est au cœur de la télé anglaise familiale; son homosexualité visible et sa volonté de ne pas se conformer du tout à une masculinité rock conventionnelle sont impossibles à désamorcer.

Non-Stop Erotic Cabaret, la marge dans les charts

Sorti à la fin de 1981, Non-Stop Erotic Cabaret révèle que Tainted Love n’était pas une anomalie commerciale, plutôt le cheval de Troie d’un monde plus nébuleux, plus équivoque. Moins soft que hard, Soft Cell parle de pornographie, de solitude après les clubs ou de sexe comme marchandise; le morceau Bedsitter en serait la géographie sociale. Almond et Ball vivent dans une maison près de Chapeltown, à Leeds, sorte de petite communauté artistique; Ball apporte ses mélodies sur cassette dans la piaule d’Almond, qui écrit les paroles. Le «bedsit», chambre louée du jeune urbain sans argent, remplace les grands mythes du rock. Il n’y a plus de route californienne ni de fraternité hippie, là il est question de sortir, de danser, de rentrer seul, de regarder le plafond – et puis de recommencer. Soft Cell donne une bande-son à l’individu précaire de la Grande-Bretagne qui entre dans les années Thatcher.

Avant Soft Cell, la pop britannique a déjà ses ambiguïtés (Bowie, Bolan, le glam rock), mais elles sont très souvent théâtrales, extraterrestres, en tout cas codées pour demeurer réversibles. Almond introduit une sexualité sulfureuse, associée aux clubs, au commerce du sexe, au sadomasochisme et à la vie gay. Soft Cell ne mène pas encore le combat queer explicite que Bronski Beat mènera dès 1983, son apport est différent; il s’agit, quelque part, du droit d’apparaître sans se justifier. Le label et les attachés de presse tentent d’hétérosexualiser Marc Almond, jusqu’à lui inventer des liaisons féminines. Dans une pop où beaucoup d’artistes homosexuels restent publiquement «dans le placard», sa présence modifie le champ des possibles : le chanteur homo n’est plus forcément une énigme à décoder, il peut être une pop star sans avoir à corriger là où ça dérange. Un fait donne à 1981 une profondeur historique. En allant enregistrer le premier album à New York, Almond entend dans le taxi des informations concernant une mystérieuse maladie touchant des homosexuels – ce qui deviendra l’épidémie de sida. Non-Stop Erotic Cabaret paraît sur une ligne de fracture : le dernier instant où la libération sexuelle peut encore se raconter comme une nuit sans fin, juste avant que cette nuit ne change brutalement de sens.

Saboter sa propre victoire

Après Non-Stop Erotic Cabaret, Soft Cell a gagné, mais sa victoire menace de lui enlever ce qui faisait sa nécessité. En quelques mois, le synthétiseur, l’androgynie, le noir, le cuir et le style club deviennent assez courants dans la new wave. The Art of Falling Apart, en 1983, peut s’entendre comme une réaction à la récupération. Plutôt que de sortir le successeur idéal de Tainted Love, Almond et Ball compliquent l’affaire. La sonorité est plus claustrophobe, et plus adulte : séquences electro impregnées de soul, de rock, de psyché, et une férocité que Ball qualifiera de punk dans son geste. Après l’énorme succès, ils avaient envie de «le détruire devant les fans». Le titre de l’album existait avant la célébrité : Almond l’avait inventé quand ils étaient encore étudiants; ce qui ressemblait à une pose d’«art-school» fait finalement office de description documentaire. Dépendance, humiliation, épuisement, violence intime, le désir demeure; cela dit, le lendemain est entré dans les chansons. Ball dira qu’ils avaient entre-temps découvert les drogues dures, New York et d’autres clubs beaucoup moins innocents.

Il serait trompeur de faire de cette noirceur une prophétie du sida. Mais quand même. Ce qui change est plus diffus : le corps gay, que le premier album avait fait apparaître comme point de désir et de liberté, devient aussi exposé à la violence sociale. La fête perd son innocence. Almond parlera plus tard de la pop du milieu des années 1980 comme d’une musique de plus en plus passe-partout; Soft Cell se vivait comme le «pauvre cousin du Nord» face à Duran Duran ou Spandau Ballet. This Last Night in Sodom, en 1984, va jusqu’au sabotage. Son electro est plus crade, plus rock; le disque est enregistré en mono. Un immense «fuck off», selon Marc. La séparation qui suit importe moins comme épisode biographique que comme conclusion esthétique. Soft Cell avait rendu viable une partie de ce qui semblait impropre au commerce; une fois ces signes vendables, il ne leur restait plus qu’à les salir de nouveau.

Danceteria : danser jusqu’à la fin

Quarante-cinq ans après Non-Stop Erotic Cabaret, Soft Cell revient là où une partie de leur mythologie s’est construite : New York. Danceteria, sixième et dernier album au sens littéral, est achevé deux jours avant la mort de Dave Ball, le 22 octobre 2025. Marc Almond a depuis posé une limite : il pourra continuer à chanter Soft Cell sur scène, sauf qu’il n’y aura plus de disque sous ce nom sans Ball. Danceteria n’est pas un disque présenté après coup comme testamentaire mais le point final d’une conversation commencée à Leeds en 1978. Le titre renvoie au Danceteria de Manhattan, club où post-punk, disco, hip-hop, artistes, scène queer, célébrités et inconnus partageaient le même espace avant que ces cultures ne soient segmentées. Almond y avait vu la jeune Madonna chanter Everybody; sur le morceau-titre, il la fait réapparaître avec son «boombox», souvenir dont il reconnaît le caractère brumeux. Madonna a elle-même revisité ce lieu cette année dans une chanson intitulée… Danceteria.

Les vieilles machines sont désormais des fantômes plutôt que des accessoires rétro : synthés épais et élastiques, graves électroniques, saxophones qui ramènent au cabaret, pulsation disco, mais aussi traces indus et motorik. Decadence Is Hard Work se déploie sous vocoder et saxo; dans What Is Your Morality?, la voix traitée est une conscience qui interroge la chronique d’excès qu’Almond vient de dérouler. Sur The Space Inside, il y a l’écho des Pet Shop Boys, groupe qui leur doit lui-même une partie de son langage electro. Le temps a produit une étrange boucle : les Pet Shop Boys, autre duo devenu emblématique de la pop queer, parcouraient encore l’Europe avec leur tournée «Dreamworld» pas plus tard que cet été. Et le titre du disque a un curieux double français : Indochine avait publié en 1999 Dancetaria, avec un «a». Cet album contenait encore quatre parties de guitare enregistrées ou esquissées par Stéphane Sirkis avant sa mort; Danceteria contient quant à lui les derniers travaux de Ball.

Times Square, Crackland, The Rainbow Room ou Decadence Is Hard Work reconstituent une ville disparue, sans prétendre qu’elle était meilleure. Drogues, solitude, violence et exclusion demeurent dans le tableau; simplement, la nuit offrait aussi à ceux que le jour tenait à distance un endroit où inventer leurs façons d’exister. L’album s’achève d’ailleurs avec Out Come the Freaks de Was (Not Was), chanté avec Nona Hendryx; ce n’est pas le retour des héros, mais des «freaks», des outsiders qui ont toujours habité les morceaux d’Almond. Voilà. Le dernier mot revient maintenant à Say Hello, Wave Goodbye (écouter le remix «Noised Perception», superbe). Il y avait tout Soft Cell là-dedans : l’élégance synthétique, le mélodrame soul, le cabaret, et cette idée selon laquelle une séparation peut contenir autant de désir que de perte. Quarante-cinq ans plus tard donc, le titre prend un sens plus vaste. Bien plus que l’adieu de deux amants au Pink Flamingo, c’est celui de Marc Almond à Dave Ball, celui d’un duo à son propre nom. Et celui d’une certaine nuit à ces créatures qui l’avaient inventée.

Danceteria, de Soft Cell.

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