[Théâtre]
Myriam Muller : «Ce serait présomptueux de penser que je suis d’utilité publique!»
Artiste associée des Théâtres de la Ville, Myriam Muller s’attaque auxEnfants du soleilde Maxime Gorki pour explorer les débats sociaux d’aujourd’hui et la fracture entre l’intelligentsia et le peuple.
Il a beau avoir écrit Les Enfants du soleil depuis la prison où il était incarcéré pour avoir protesté contre le massacre du «Dimanche sanglant» au début de la révolution russe de 1905, Maxime Gorki reste pertinent plus d’un siècle après.
Sa pièce évoque en effet le fossé croissant entre l’élite et le peuple, l’apathie et la surdité d’un côté, la gronde de l’autre, le tout sur fond d’épidémie. Si Myriam Muller recadre l’histoire en la plaçant dans une colocation d’artistes et de scientifiques au cœur d’une métropole moderne, la metteuse en scène garde le ton et met en lumière les maux de nos sociétés contemporaines sous tension. Entretien.
Ivanov, Elena et maintenant Les Enfants du soleil. Quels liens entretenez-vous avec la littérature et le cinéma russes?
Myriam Muller : C’est un peu un hasard de calendrier. J’en veux la preuve que les pièces que je monte au Centaure sont anglaises, américaines ou françaises. Il n’y a pas vraiment de filiation. Et ça dépend des envies : Maxime Gorki m’intéressait parce que c’est un auteur politique, social et révolutionnaire.
Je cherchais une pièce qui pouvait raconter notre époque et le fossé qui se creuse entre l’intelligentsia, qu’elle soit culturelle ou politique, et le reste des gens. Bref, trouver une autre façon d’en parler que de laisser la place aux voix populistes.
Vous dites, à travers votre travail, vouloir « saisir le temps présent ». Est-ce que toutes les pièces le permettent?
Non. Certains auteurs perdent de leur pertinence avec le temps. Même s’ils ont connu le succès à une époque, qu’ils dépeignaient avec justesse une société précise, leurs propos se diluent.
Après, dès que l’on parle de l’humain avec toutes ses facettes, on reste dans une forme d’universalité, surtout quand des génies comme Shakespeare ou Tchekhov s’en emparent. Bref, tout théâtre n’est pas universel, mais les grands auteurs le sont.
Ou peut-être, simplement, que l’Histoire est cyclique. Qu’en pensez-vous?
Clairement. Je pense qu’il y a vingt ans, il n’y aurait pas eu cette urgence de monter Les Enfants du soleil. Aujourd’hui, la colère est forte, et les remous sensibles. Regardez en France : il y a eu les Gilets jaunes, puis le covid et maintenant, ce sont les lycées et les étudiants qui manifestent.
Cette pièce évoque cet éloignement entre ceux qui dirigent une société et ceux qui la peuplent avec, en creux, cette question : comment se tendre la main?
On ne peut pas ignorer le mal-être des gens, ni le manque de perspectives
En quoi cette société fracturée, polarisée, ressemble-t-elle à la nôtre, alors qu’elle raconte la Russie au début du XXe siècle?
Une fois encore, l’histoire se répète. Et puis, tout est une question d’adaptation : j’ai enlevé des personnages et tout ce qui touchait à la Russie, pour une approche plus contemporaine. Une pièce est un matériau de travail.
Sans oublier que lorsque Gorki l’écrit, on est en 1905, la révolution est là. Personne ne souhaite cela chez nous, mais on ne peut pas ignorer le mal-être des gens, ni le manque de perspectives.
Vous parlez « d’urgence » de monter Les Enfants du soleil. Pourquoi? Êtes-vous en colère? Avez-vous peur?
Non, je ne suis ni craintive ni en colère. Certes, cette pièce est politique mais elle est fine et donne aussi beaucoup d’espoir. Déjà, on y trouve des figures féminines fabuleuses. Ensuite, Pavel, le personnage principal, un professeur, cherche à rendre l’humanité meilleure.
Mais dans sa quête, il oublie tout un pan de personnes, même les plus proches. C’est positif comme triste de voir qu’une frange de la société n’est jamais entendue. Et c’est une remarque qui touche toutes les institutions culturelles.
Comment faire venir les gens au théâtre, à la danse, à la musique classique? Comment se comprendre, s’entendre? On est beaucoup dans le combat, et très peu dans le dialogue.
Justement, la pièce souligne deux manquements de la part des élites et décideurs politiques : d’abord, l’absence d’écoute…
C’est récurrent, selon moi. Le peuple a toujours eu ce sentiment de ne pas être pris en considération. Ce qui est nouveau par contre, c’est que toutes les peurs sont aujourd’hui récupérées par les populistes qui soulignent cette fracture sociale dans une simplification effrayante. Ça, c’est un vrai basculement.
On est beaucoup dans le combat, et très peu dans le dialogue
Ensuite, un entre-soi qui amène à une forme d’apathie…
On vit tous d’une certaine manière dans nos bulles. Et cet entre-soi est accentué par les réseaux sociaux, dont les algorithmes ne font qu’appuyer sur ce que l’on aime, et ce que l’on déteste.
Le milieu culturel n’est pas épargné, mais ce n’est pas un cas unique : si j’avais été médecin ou enseignante, on aurait sûrement parlé des dysfonctionnements de la santé ou de l’éducation.
Vous vous interrogez sur le sens même de votre métier. Vous écrivez dans les notes d’intention : « Est-ce que les gens n’ont pas d’autres préoccupations bien plus existentielles que de s’élever par la culture? ». C’est fort, ça?
Les artistes sont tout le temps dans l’autocritique. Il y en a très peu qui sont contents d’eux-mêmes. Et moi, cette histoire d’entre-soi, ça me travaille. Depuis que je suis dans ce métier, je revendique faire un théâtre populaire, c’est à dire qui s’adresse aux autres.
Et parfois, c’est vrai, on est à côté de la plaque! C’est pourtant essentiel : derrière la recherche, l’écriture, l’engagement, le travail au plateau, la seule chose qui compte à la fin, c’est que ce soit vu, entendu et que ça touche un public, tant qu’à faire le plus large possible. Et ne pas continuer de convaincre les convaincus.
Par moments, vous sentez-vous résignée?
C’est inévitable. Et parfois, il y a des moments magiques qui vous galvanisent. C’est la force du spectacle vivant. Regardez ce qui s’est passé avec le covid : les gens ont vite ressenti le besoin de se rassembler, se reconnecter.
J’ai plus de doutes sur l’avenir du cinéma, confronté aux plateformes de streaming… Alors que cette communion, ces gens qui vivent une chose en même temps et communient autour de ça, ça reste quelque chose qui existe depuis que l’homme est homme.
Est-ce la raison de vivre du théâtre?
On est privilégiés, et ce privilège, on doit le mettre au service d’un sens. C’est ce que font les gens de la culture : ils donnent un sens à leur vie en essayant de communiquer des idées qui leur sont chères.
Alors oui, par moments, c’est compliqué, et il faut beaucoup semer pour qu’il y ait ne serait-ce deux fleurs qui éclosent. Mais quand ça arrive, ça vaut le coup. Et d’autres fois, on se dit que tout ça est vain. Bon, je n’ai pas encore l’impression d’être totalement inutile.
Et ce serait présomptueux de penser que je suis d’utilité publique! Mais que la culture le soit, ça, je n’ai aucun doute.
En décembre, vous faites le grand saut en proposant votre premier opéra, Candide de Leonard Bernstein. Comment cela s’annonce?
Je suis heureuse que l’Opéra national de Nancy-Lorraine ait pensé à moi et soit venu me voir. Monter un opéra, c’est quand même deux ans de préparation. C’est énorme! Mais je me tiens prête : tête baissée, les pieds dans les starting-blocks. Préparée.
Une fois encore, l’œuvre de Voltaire fait référence à de nombreux sujets contemporains. Ça ne va pas trop vous changer, non?
Clairement! Ça parle de racisme, d’écologie, des conditions des femmes, de pouvoir autoritaire, d’aveuglement… Quand on sait que ça a été écrit il y a plus de 250 ans et que l’on regarde où on en est aujourd’hui, c’est désespérant! (elle rit).
Avec cet opéra, ne craignez-vous toutefois pas d’attirer une certaine élite et d’oublier les autres?
Au Luxembourg, je ne sais pas, mais à Nancy, l’opéra auquel j’ai assisté affichait complet. C’était que des familles, des scolaires et pas un seul bourgeois!