[Cinéma]
Matt Johnson, cinq sur cinq
Inconnu et pratiquement invisible en Europe, le réalisateur canadien Matt Johnson est pourtant devenu en une poignée de films un chouchou des cinéphiles et des critiques. Son cinquième film,Tony, est le succès surprise de la rentrée aux États-Unis.
Avec sa tête d’éternel adolescent et ses cheveux mi-longs en bataille, Matt Johnson est réalisateur, mais il a le physique pour être le héros d’un film de Richard Linklater : quelque part entre Blake Jenner dans Everybody Wants Some!! (2016) et Jack Black dans School of Rock (2003).
Le Canadien partage encore avec le Texan l’idée d’un cinéma qui amuse et qui s’amuse, qui peut être tendre ou brutal, un art de la bricole sophistiquée qui devient le terreau même d’un humour parfois bizarre, toujours hilarant.
Les personnages principaux de ses quatre premiers films, joués par lui-même, sont tous des doubles fictionnalisés.
Qu’il incarne un lycéen geek et obsessionnel, un agent de la CIA ou un inventeur génial, les différentes itérations de Matt Johnson (car c’est ainsi que s’appellent la plupart de ses rôles, une façon de rire de son nom terriblement ordinaire) ont un énorme talent, de la gouaille, de l’optimisme et une (trop) bonne confiance en eux.
Le truc, c’est qu’ils sont de faux extravertis, des gens immatures et bizarres en société. Le talent de Matt Johnson réside dans sa façon de lier le drôle et le tragique, et de rester fidèle à ces dynamiques, peu importe le sujet du film.
À 40 ans, le réalisateur, scénariste et acteur canadien a traversé la frontière pour filmer les cuisines de New York dans les années 1970 : Tony, son cinquième long métrage, raconte les années de formation du jeune Anthony Bourdain (1956-2018), qui deviendra un cuisinier star à New York dans les années 1990, puis un auteur à succès, un infatigable aventurier de la bonne bouffe qui a consigné ses voyages et repas les plus mémorables dans des séries documentaires qui ont fait date (lire encadré).
Un torchon noué autour du front, Dominic Sessa joue un Bourdain branché à 100 000 volts mais profondément insécure, un type pas différent des autres personnages de la galerie de Matt Johnson. Si le casting compte du beau monde (dont Antonio Banderas), le réalisateur n’apparaît pas devant la caméra. Une première. Et l’occasion de rembobiner un début de carrière méconnu mais prodigieux.
The Dirties (2013) L’école du fan
N’importe quel cinéaste amateur ou étudiant en cinéma a réalisé un film dans lequel il réalise un film qui le rend fou. Matt Johnson a poussé le concept à l’extrême avec la comédie noire The Dirties : lui et Owen Williams campent deux lycéens introvertis et passionnés de cinéma, qui, pour un projet scolaire, tournent un film dans lequel ils s’imaginent se venger des harceleurs qui leur mènent la vie dure – jusqu’à ce que fiction et réalité se brouillent…
Premier film et premier tour de force avec une comédie noire qui évoque autant l’humour bouffon de Superbad (Greg Mottola, 2007) que le glacial Elephant (Gus Van Sant, 2003). La première heure est à se poiler, les vingt dernières minutes nous prennent à la gorge.
Operation Avalanche (2016)
Objectif Lune
Matt Johnson et Owen Williams rempilent, toujours aussi allumés et angoissés, cette fois dans le rôle d’agents secrets infiltrant la NASA en 1967. Alors qu’ils pensent y dénicher une taupe du KGB, ils vont se retrouver à aider un certain Stanley Kubrick à mettre en scène un faux alunissage de la mission Apollo 11. Comme The Dirties, Operation Avalanche utilise la technique du found footage, et mêle les images de fiction à une tonne d’archives de la NASA pour brouiller au mieux le vrai et le faux – c’est l’une des choses qui rend excellente cette comédie qui s’amuse d’une célèbre théorie complotiste et qui rend un nouvel hommage vibrant au cinéma.
BlackBerry (2023)
Le coup du téléphone
Imaginez The Social Network avec les personnages de la sitcom The Office, et vous obtenez BlackBerry, ou la gloire et la chute de la marque qui a inventé le smartphone avant d’être enterrée par Apple. Au tournant du XXIe siècle, deux inventeurs aussi géniaux que surendettés (Matt Johnson et Jay Baruchel) s’associent à un businessman peu commode (Glenn Howerton) pour lancer sur le marché le premier téléphone intelligent. Une drôle de fable qui a souffert d’être sortie en pleine avalanche de films sur des marques (Tetris, Air, Barbie…), mais qui cache la comédie de bureau la plus sous-côtée de mémoire récente.
Nirvanna the Band the Show the Movie (2025)
Retour aux bases
Avant de passer au cinéma, Matt Johnson s’est lancé avec une websérie, Nirvana the Band the Show (2007-2009), lui et Jay McCarrol y formant le duo musical Nirvana the Band (aucun lien), qui improvise des chansons sans jamais en avoir écrit ni enregistré aucune, et erre dans Toronto en rêvant de décrocher une place sur la scène d’un club renommé. Dix ans plus tard, ils y sont revenus avec Nirvanna the Band the Show (2017-2018), cette fois avec deux N, les héros n’ayant eux pas tellement évolué. Pratiquant principalement de l’humour méta et forcément blindé de références au cinéma et à la pop culture, Nirvanna the Band the Show the Movie retrouve Johnson et McCarrol au même point, mais en poursuivant leur rêve, ils se retrouveront projetés… en 2008. Sans doute le film le plus excentrique, le plus bruyant, le plus énergique de Matt Johnson – et peut-être son plus personnel.