[Série]
L’improbable retour de Kevin Spacey
Dix ans après #MeToo, quelle rédemption pour les stars tombées en disgrâce dans des affaires de violences sexuelles? Un début de réponse est à trouver du côté de l’Italie, où Kevin Spacey a tenté son grand retour sur le petit écran.
Un employé de supérette qui passe ses journées à rêver de numéros musicaux et qui se confie à son mentor imaginaire, la star tombée en disgrâce Kevin Spacey : non, il ne s’agit pas du nouvel épisode de South Park, mais du point de départ d’une série comique diffusée sur la plateforme italienne RaiPlay. Minimarket, créée et interprétée par Filippo Laganà, qui partage le haut de l’affiche avec l’acteur américain, s’est rapidement placée dans le top 10 des programmes les plus vus sur le service de streaming de la télévision publique italienne, après sa sortie fin décembre 2025. Comme un cadeau de Noël empoisonné…
En soi, le retour de Kevin Spacey est un double évènement. D’abord parce qu’il s’agit de celui de l’un des meilleurs acteurs de sa génération (The Usual Suspects, Se7en, L. A. Confidential, American Beauty, House of Cards…). Ensuite et surtout car c’est la première fois qu’un acteur déchu opère un come-back de cette envergure. En comparaison, ceux d’Armie Hammer, de Russell Brand ou de Gérard Depardieu ont été discrets, voire sont passés inaperçus; Kevin Spacey, lui, est allé jusqu’à parader sur le tapis rouge du festival de Cannes en mai dernier, alors que le festival avait interdit en 2025 la montée des marches à l’acteur français du film Dossier 137 Théo Navarro-Mussy à cause des accusations de viols et de violences qui le visaient. La même année, au même festival, Spacey avait été honoré par le Better World Fund, un fonds de dotation qui dit vouloir «influencer positivement l’avenir de notre société», notamment dans le domaine des droits des femmes. Ça ne s’invente pas.
Rembobinage : en 2017, en plein mouvement #MeToo, Spacey est évincé de la série Netflix House of Cards après des accusations d’agression sexuelle lancées par l’acteur Anthony Rapp, pour des faits qui remontaient à 1986. Rapp était alors âgé de 14 ans et Spacey en avait 26. Les révélations sont rapidement rejointes par de nombreuses autres, les accusations les plus récentes concernant la période où il dirigeait le prestigieux théâtre londonien The Old Vic (2003-2015) et le plateau de House of Cards. En tout, une quinzaine de personnes ont dénoncé des comportements problématiques de l’acteur, étalés sur trente ans.
Deux poids, deux mesures
Spacey n’a pas attendu les avances de la Rai pour entamer son come-back. Il faut dire que l’Italie s’est présentée comme un choix commode, comme l’explique la comédienne et militante Cinzia Spanò : «C’est le pays où pas un seul nom n’est sorti pendant #MeToo. Le pays où les actrices qui ont osé parler ont été violemment attaquées.» Le pays du deux poids deux mesures, comme peut l’être à une autre échelle la France, où une commission d’enquête parlementaire a récemment mis en lumière l’omerta face aux violences dans les milieux culturels, mais aussi où la Première dame, Brigitte Macron, avait qualifié de «sales connes» des militantes féministes venues manifester contre le retour sur scène de l’humoriste Ary Abittan, blanchi par un non-lieu dans une affaire de viol malgré des preuves accablantes.
À travers le collectif féministe Amleta, dont elle est la présidente (lire encadré), Cinzia Spanò avait été l’une des rares voix à s’opposer à l’hommage réservé à Kevin Spacey par le musée du Cinéma de Turin en 2023, marquant sa première apparition publique depuis six ans, et deux mois après son acquittement dans l’affaire Anthony Rapp. «Mon cœur est rempli de gratitude pour le musée du Cinéma, qui a eu les couilles de m’inviter», avait déclaré l’acteur en recevant ce prix. Trois jours plus tôt, depuis Turin, il avait assisté en visio à son procès à Londres, où il était visé par neuf chefs d’accusation – de quoi alimenter encore plus le mécontentement. Mais le musée s’était empressé de donner une réponse claire aux voix discordantes, tout en se cachant derrière un communiqué : «Aucun regret. Nous récompensons la vie artistique de Spacey, nous sommes le musée du Cinéma, la maison du cinéma et c’est de cinéma que nous parlons.» L’acteur a depuis été déclaré non coupable dans ce procès et s’en est évité un dernier en passant un accord à l’amiable avec trois de ses accusateurs en mars 2026.
Soutiens en masse
Pour Kevin Spacey, être la vedette d’une série de la Rai n’a donc fait qu’adouber un retour entamé depuis plusieurs années. En Italie, il est loin d’être le seul à avoir trouvé le soutien de collègues et d’institutions culturelles : Cinzia Spanò cite encore l’acteur américain James Franco, qui a lancé cette semaine à Rome sa nouvelle pièce, le metteur en scène belge Jan Fabre, à qui «le théâtre Out Off de Milan consacre depuis des années un festival tout entier», et le réalisateur canadien Paul Haggis, «dont les ateliers de théâtre ont été relayés même par des collectifs censés protéger les intérêts des interprètes». Haggis, condamné pour viol en 2022, a en outre été nommé directeur artistique du festival du Film indépendant de Rome fin 2025.
Pour un acteur qui nous avait habitués à la qualité de ses choix artistiques, Minimarket présente un Kevin Spacey qui cabotine dans un programme franchement désastreux, reposant sur des gags depuis longtemps éculés. Chose que les médias italiens, dans leur couverture pourtant large de la série, ont choisi de ne pas relever, pas plus qu’ils n’ont questionné ce retour après huit ans de déboires judiciaires, préférant faire des courbettes au grand acteur et évitant les questions qui fâchent. «En Italie, la position des médias est le plus souvent complaisante à l’égard des artistes» comme Spacey, valide Cinzia Spanò.
Dans un épisode, Filippo Laganà se détourne de son ami imaginaire pour demander conseil au portrait de Raffaella Carrà, peint sur un mur de la ville. La chanteuse et icône féministe toise le jeune homme sans dire un mot. Une façon, peut-être, de reconnaître avec un brin de cynisme que la culture du silence semble avoir de beaux jours devant elle en Italie. Mais Cinzia Spanò assure «que les choses sont en train de changer, surtout grâce aux femmes qui osent dénoncer cela, et grâce aux associations qui les soutiennent».