[Cinéma]
«Franz» : dans la tête de Kafka
L’expérimentée réalisatrice Agnieszka Holland s’attaque à ce monstre sacré de la littérature avec un biopic qui ne fait rien comme les autres : expressionniste, atemporel et chaotique.
Tout ce qui touche à Franz Kafka (1883-1924) ramène à une forme d’étrangeté : sa personnalité en décalage, son œuvre sombre aux récits sans fin, sa mort précoce à 40 ans dans un quasi-anonymat, puis sa redécouverte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, qui va faire de lui un incontournable de la littérature du XXe siècle. Se frotter à la vie et à l’écriture de cet avant-gardiste pour le compte du cinéma s’apparente alors à un labyrinthe dans lequel il est facile de se perdre. Quelques-uns s’en sont toutefois sortis, et pas des moindres : Orson Welles (Le Procès, 1962), Steven Soderbergh (Kafka, 1992) et Michael Haneke (Le Château, 1997).
Pas de quoi inquiéter Agnieszka Holland (réalisatrice d’Europa, Europa ou encore de Green Border) qui, du haut de ses 77 ans, se dit toujours attachée à l’auteur. Elle dit l’avoir lu durant son adolescence, au point d’en nourrir un «fantasme» et de se trouver des affinités avec sa sœur Ottla. Elle est aussi partie sur ses traces en allant étudier à la FAMU, la prestigieuse école de cinéma de Prague. Mieux : elle l’a déjà adapté pour la télévision polonaise dans les années 1980 avec Le Procès. Il est donc logique de la voir à nouveau modeler Franz Kafka selon ses envies et ses connaissances, qu’elle résume ainsi : «Adopter une approche subjective en essayant de chercher « mon » Kafka, et non celui académique».
Histoire fracturée
Pour ce faire, elle va éviter la facilité de l’exercice biographique, souvent chronologique et hagiographique, pour proposer une expérience narrative qu’elle reconnaît comme «kaléidoscopique». Elle s’explique : «Ni sa vie ni son œuvre ne se prêtent à un récit linéaire, classique. Un parti pris qui est aussi déterminé par son écriture. On dit en effet qu’il n’a achevé aucun de ses romans, mais je ne suis pas d’accord : ses fins ouvertes sont les seules possibles quand on connaît sa manière de communiquer, et chacun peut les interpréter librement». C’est ce qu’elle va faire avec Franz qui, selon elle, trouve sa singularité dans un autre film, Edvard Munch, la danse de la vie, de Peter Watkins (1974), à mi-chemin entre documentaire et fiction. «C’est devenu une inspiration directe», avoue-t-elle.
À l’écran, cela prend la forme d’une histoire fracturée qui, si elle suit Franz Kafka de son enfance à Prague jusqu’à sa disparition à Vienne, disperse et reconstruit tout ce qui se passe entre les deux à la manière d’un puzzle. «C’était la seule façon de m’y prendre!», lâche-t-elle, soulignant encore le sens de sa démarche : «Ne pas mettre en scène certains événements, mais plutôt m’attacher aux émotions. La plupart du temps, on se sent obligé de dramatiser des informations, ce qui m’ennuie considérablement. Et cela serait allé à l’encontre de la vivacité du personnage». Son film saute alors d’une langue et d’une époque à l’autre, tandis que certains protagonistes proches de Kafka s’adressent directement au public, les yeux plantés dans la caméra.
Visites aux musées
N’étant pas à une audace près, Agnieszka Holland s’offre même des allers-retours… vers le présent, en montrant des touristes qui parcourent Prague, de musées en boutiques de souvenirs, à la recherche de produits dérivés de l’écrivain tchèque d’expression allemande. Un pied de nez, d’abord, à la façon «paradoxale» dont il était perçu dans son propre pays, où il a longtemps été décrié. Un clin d’œil, ensuite, à toute l’œuvre de Kafka qui, derrière son côté sombre et cauchemardesque, peut surprendre par son humour mordant et son ironie grotesque. En un mot, «kafkaïen», dit-elle avec justesse. «Les Tchèques ont compris qu’il était un bien dont ils pouvaient profiter. Il y est devenu extrêmement populaire et omniprésent.» Jusqu’à l’absurdité, donc.
Dans ce foisonnement d’images et d’idées, on retrouve quand même des motifs connus, propres à l’écrivain : son père tyrannique, qui contribue largement à son mal-être et à sa fragilité; l’importance des mots et le besoin de silence pour les accoucher; sa manière unique de voir le monde et les femmes, avec des amours contrariées ou seulement épistolaires. Plus rarement apparaissent ses écrits, en dehors d’une mise en scène «hardcore» de sa nouvelle La Colonie pénitentiaire (1919). Si la forme peut surprendre et déboussoler les moins connaisseurs de l’auteur et de son œuvre, ils trouveront dans le jeune acteur allemand Idan Weiss une incarnation troublante. «Il est la lumière de mon film», soutient Agnieszka Holland. Et si à la fin, les zones d’ombre restent nombreuses, on dira que c’est pour souligner une évidence : celle que Franz Kafka est, plus que tout autre, un artiste insaisissable.
Franz, d’Agnieszka Holland.