[Danse]

Elisabeth Schilling : «Une compagnie, ce n’est pas juste une artiste qui rêve et invente»

La danseuse et chorégraphe Elisabeth Schilling met fin cette semaine à la tournée anniversaire des dix ans de sa compagnie. Elle raconte les joies de la création en collectif et les difficultés de l’entreprise, notamment au Luxembourg. Entretien.

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Trois pièces, une équipe de trente personnes et une tournée qui, depuis avril, est passée par la Philharmonie de Paris : pour les dix ans de sa «company», Elisabeth Schilling a vu les choses en grand en présentant ses derniers succès (Hear Eyes Move. Dances with Ligeti, Sensorial Symphonies et Florescence in Decay), tout en poursuivant en parallèle ses projets dans les écoles, les structures de soin et les maisons de retraite au Grand-Duché. Avec ses réussites à l’international, ses actions locales et ses créations interdisciplinaires (dont de prochaines avec le Boston Dance Theater et le Ballett Trier), elle détonne dans le paysage chorégraphique luxembourgeois. Confidences juste avant un dernier tour de piste au théâtre d’Esch-sur-Alzette.

Il y a dix ans, vous avez créé votre compagnie. Quelles étaient alors vos intentions?

Elisabeth Schilling : Simplement explorer en profondeur les idées que j’avais et tracer ma propre voie chorégraphique. Et aussi développer quelque chose qui, historiquement, faisait défaut au Luxembourg, alors qu’ailleurs les compagnies sont bien établies. J’ai débuté seule et, aujourd’hui, j’ai autour de moi des corps, des âmes et des cœurs qui m’accompagnent dans cette aventure. On le fait toutes et tous ensemble, et c’est ça qui me porte.

Qu’est-ce que cette compagnie a facilité dans votre évolution et quelle est sa plus grande contrainte?

Elle m’a permis d’approfondir mon langage artistique, car, une fois que l’on a une équipe à ses côtés, tout prend d’autres proportions. Et la plus grosse difficulté reste toujours d’avoir de l’argent (elle rit). Une compagnie, ce n’est pas juste une artiste qui rêve et invente. C’est une entreprise, avec tout ce que cela comporte : gérer une équipe, organiser des tournées, trouver des partenaires et des financements, développer une stratégie… Une grosse partie de mon temps est consacrée au management et à l’administratif, mais sans être rémunérée. Au Luxembourg, cette approche structurelle fait encore défaut.

Votre compagnie a-t-elle un style, une particularité immédiatement identifiable?

J’en vois trois : d’abord, il y a toujours un travail sur les textures qui amène aux mouvements. Par exemple, si vous touchez une table, que ressentez-vous et comment traduire cela en danse? Ensuite, il y a un lien indéfectible entre les corps des interprètes, qui ne sont jamais isolés, mais forment, au contraire, un organisme évolutif, un grand tout. Enfin, il y a l’usage de la musique, qu’elle soit classique ou contemporaine.

Quand le New York Weekly vous met en une ou que d’autres journaux parlent de vous comme de l’une des artistes les plus influentes d’Europe, qu’est-ce que cela vous fait?

C’est une reconnaissance qui touche et qui motive, car c’est un métier où il faut s’accrocher. C’est vrai, il y a d’autres métiers plus difficiles, et être artiste est un privilège. Mais, au-delà de ce qui se passe sur scène, il y a énormément de travail. Il faut se battre en permanence, car un succès, ça se construit. Il n’arrive jamais en un claquement de doigts.

Construire une carrière, ça prend du temps et de l’énergie, mais il faut y croire!

Qu’est-ce qui vous manque encore aujourd’hui pour progresser?

Je dirais que les dix premières années ont été consacrées à fonder la structure de la compagnie et que, maintenant, il faut lui donner de la pérennité et une meilleure stabilité. Je ne compte pas l’agrandir, mais plutôt lui offrir les moyens d’avancer. Trouver des piliers, tant sur le plan financier que sur celui des partenariats, et m’appuyer sur eux pour pouvoir mieux me projeter et créer plus sereinement.

Vous avez joué plus de 300 représentations dans 19 pays. Vous considérez-vous comme un exemple pour la scène artistique du Luxembourg, qui répète qu’il est difficile d’exister en dehors des frontières nationales?

(Elle souffle) Un exemple… Ça me gêne. Je me vois difficilement dans ce rôle, alors que la scène au Luxembourg est tellement éclectique. Mais si j’ai un conseil à donner, ce serait celui-ci : on a l’intermittence, du talent et du soutien dans le pays. Autant se lancer, non? Après, pour ce qui est de l’international, il faut se retrousser les manches, s’accrocher et persévérer, car tout ne vient pas du jour au lendemain. Construire une carrière, ça prend du temps et de l’énergie, mais il faut y croire : les chemins pour y parvenir existent.

Fin avril, vous avez lancé une tournée pour fêter les dix ans de la compagnie. Comment ça s’est passé?

C’était magnifique! On a eu des salles pleines, des standing ovations… Emmener trois pièces différentes en tournée, c’est un défi, oui, mais cela apporte de belles choses : humainement, toute l’équipe s’est rapprochée et, artistiquement, on a gagné en qualité. Les spectacles sont désormais digérés et inscrits dans les corps. Ça se voit!

Vous avez joué deux soirs à guichets fermés à la Philharmonie de Paris. Était-ce un moment marquant?

Clairement. Jouer dans un tel endroit, c’est stressant, mais après la représentation, on s’est vraiment relâchés. Le public était heureux, et nous aussi! Du coup, on a fêté notre anniversaire autour d’une table à la Philharmonie, jusqu’à tard (elle rit).

Être danseur ou danseuse, c’est suivre un idéal, une forme de perfection

Malgré ce prestige, avec les programmes « Mat Iech » et « Mat Dir, Mir », vous intervenez ou créez directement dans les écoles, les structures de soin et les maisons de retraite… Est-ce important d’aller à la rencontre de tous les publics?

Être artiste, c’est aussi ça : aller vers des gens qui ne vont pas forcément dans les salles. Moi, je viens d’un tout petit village de la campagne allemande et, petite, je rêvais de voir des danseuses, des compagnies… Alors, oui, il faut être présent dans ces endroits où l’art et la culture ne sont pas représentés. Après, jouer pour un public spécifique, c’est beau, mais complexe : on voit des gens très malades, de jeunes autistes… Ce n’est pas évident, car on n’est pas préparé à ça. Mais avec l’équipe, on grandit, on apprend, on s’adapte et, avec le temps, on s’est créé un réseau. Et les artistes adorent ça : ce sont des rencontres fortes humainement, sans faux-semblants. Ce sont des publics qui ne mentent pas : avec eux, on sait tout de suite si ça fonctionne ou pas.

Créer du lien et de l’émotion, est-ce finalement ce qu’il y a de plus important?

Oui, je crois. Et puis, inspirer et emmener le public vers des horizons qui lui sont inconnus. Ouvrir les esprits, en somme.

Pour résumer, avant d’être esthétique ou performative, est-ce que la danse ne doit pas être d’abord humaine?

Dans les messages que l’on cherche à faire passer, oui. Après, est-ce que le public le perçoit dans les chorégraphies? C’est difficile à dire. Et il ne faut pas oublier que, si la danse est humaine, elle peut être aussi dure et violente. Car être danseur ou danseuse, c’est suivre un idéal, une forme de perfection. À la fois exigeantes, techniques, conceptuelles et ambitieuses, mes pièces demandent beaucoup d’investissement aux interprètes, qui doivent constamment être attentifs, en alerte. Bien sûr, on est tous bienveillants les uns envers les autres, mais la danse exige des sacrifices et des efforts. Toujours.

Florescence in Decay Jeudi et vendredi à 20 h. Théâtre – Esch-sur-Alzette.

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