[Exposition]
Dagoberto Rodríguez : bon pour le corps et l’esprit
L’artiste cubain, célébré pour son travail au sein du collectif Los Carpinteros, se montre en solo pour la première fois au Luxembourg. À Roodt-sur-Syre, on verra notamment son étonnante salle de sport où l’on muscle aussi le cerveau.
À l’heure où les salles de musculation poussent comme des champignons et que les corps se sculptent devant les miroirs, Dagoberto Rodríguez s’y est mis lui aussi, mais à sa manière. Rappelons, pour mieux la comprendre, que cet artiste a cofondé en 1992 le collectif Los Carpinteros, célébré par les plus grands musées du monde pour son utilisation d’objets trouvés et de matériaux récupérés, tout comme pour ses détournements. Avec ses compères (Marco Castillo Valdés et Alexandre Arrechea), ils transforment ainsi un lit en montagne russe, une commode en grenade, une tong en plan de quartiers populaires de La Havane. Ce style, qui marie l’ironie, le savoir-faire artisanal et les médiums, ne le quittera plus, malgré la dissolution de l’équipe en 2018.
Depuis Madrid où il est désormais installé, Dagoberto Rodríguez continue ainsi de jongler avec les pratiques (architecture, design, sculpture, aquarelle, vidéo) et le second degré, dans des œuvres qu’il qualifie de «scènes poétiques». Une habitude enracinée dans sa vie d’artiste à Cuba, où il fallait trouver des solutions pour contourner une «censure omniprésente». «Chaque artiste cherche un moyen de s’exprimer librement, sans finir en prison. Ma stratégie, c’est l’utilisation de métaphores, de symboles, d’humour. Finalement, Cuba a été une bonne école!» (Il rit) «Ma pratique est une forme d’activisme poétique», poursuit-il. Il en veut pour preuve sa venue cette semaine au Grand-Duché autour de deux projets réunis sous le nom de «Broadcasting the Unknown».
«Espace sacré»
Une première permise par son amie Violeta Frank, originaire d’Argentine et vivant au Luxembourg, pour le coup productrice de l’exposition à travers sa compagnie VF Art Projects. Une première qui scelle également l’association inédite entre la commune de Betzdorf et celle de Junglinster, partenaires conjoints de l’événement. Ainsi, à quelques encablures de là, l’ancienne église de Roodt-sur-Syre va accueillir derrière ses vitraux une surprenante installation, soit une salle de sport avec ses barres, ses bancs, ses anneaux et sa corde à grimper. Seule différence notable : ici, chaque poids porte le nom de grands «écrivains, poètes, penseurs et musiciens», de Simone de Beauvoir à Marguerite Yourcenar, principe soutenu par une série d’aquarelles qui l’accompagne.
Ma pratique est une forme d’activisme poétique
Précisions de Dagoberto Rodríguez : «Ce sont des noms qui m’ont suivi toute la vie, une sorte de bibliothèque personnelle, intimiste», dit-il, citant notamment The Burnout Society de Byung-Chul Han (2010) ou, plus ancien, Jorge Luis Borges et sa nouvelle La Bibliothèque de Babel (1941). «Imaginez : vous allez à la salle tous les jours, et vous voyez ces noms. Peut-être qu’un jour, vous serez curieux et vous aurez envie de les découvrir, ajoute-t-il. C’est l’idée : attirer l’attention.» Une réponse à un monde «obsédé par les corps», au point, selon lui, d’en oublier «la culture de l’esprit». À cela s’ajoute une nostalgie pour les livres, aujourd’hui supplantés par le tout numérique. «Je viens d’un monde 100 % analogique. La lecture m’a construit, comme homme et artiste. C’est quelque chose que je veux partager.»
«Naturellement» à sa place dans cet «espace sacré» ou, autrement dit, «ce temple des connaissances» idéal pour «prendre son temps et réfléchir», cette œuvre, justement intitulée El Gimnasio del Pensamiento, est fonctionnelle. Le public pourra donc faire des pompes en citant entre deux halètements des passages de Crime et Châtiment de Fiodor Dostoïevski, ou faire des abdominaux en songeant à Charles Bukowski. D’ailleurs, sur un banc de musculation, on trouve même son épitaphe («Don’t Try!»). À Lisbonne, Madrid et Alicante, les visiteurs se sont en tout cas pris au jeu. Dagoberto Rodríguez imagine déjà la suite, avec des «clubs de lecture» qui, en parallèle, animeraient les «exercices physiques».
«Âme d’enfant»
Une fois le corps et l’esprit affûtés, la suite se passe du côté des annexes du château de Bourglinster, où l’artiste poursuit ce qu’il nomme ses «obsessions» pour les satellites. Un lieu qui n’a rien d’un hasard : depuis les années 1930, l’émetteur de Junglinster a porté la radio luxembourgeoise à travers toute l’Europe. Et à quelques kilomètres, Betzdorf est devenu l’un des grands centres mondiaux des communications. Dagoberto Rodríguez y répond en créant des répliques en terre cuite, confrontant ce matériau ancestral à l’ingénierie moderne pour souligner une problématique actuelle : qui contrôle l’information et façonne les récits? «D’une certaine façon, je fais de la propagande antitechnologique!», s’amuse-t-il, inquiet que l’humain se laisse «de plus en plus dominer par ces dispositifs» qui «endommagent son essence».
Histoire de marquer le coup pour sa venue au Luxembourg, son travail est mis en lumière une dernière fois dans le cadre du parcours de sculptures organisé par la Luxembourg Art Week (du 20 au 22 novembre). Ainsi, des sculptures en fer, inspirées d’un célèbre jeu de construction, sont déjà présentées sur la terrasse du Lëtzebuerg City Museum. «J’ai grandi sans jouets, se remémore Dagoberto Rodríguez. Tous les Cubains de ma génération ont souffert de ce manque.» Avec cette dernière proposition entièrement constituée de Lego, il compense cette absence et elle lui permet, comme depuis ses débuts, de créer des «réalités alternatives». «Finalement, je suis resté un enfant dans l’âme!», conclut-il.