Lycéens : «Les priorités ont changé, et l’école n’est plus en haut de la liste»
Alors qu’ils soulèvent depuis plusieurs années ce qui pèse sur leur scolarité, les lycéens ont le sentiment de ne pas être pris au sérieux et ne s’étonnent pas des piètres résultats PISA.
La baisse du niveau des élèves luxembourgeois, notamment en lecture, révélée par les résultats de la dernière enquête PISA ne surprend pas vraiment les lycéens, qui en sont chaque jour témoins en classe.
«Ça correspond à ce qu’on voit à l’école. En cours d’allemand ou de français, quand l’un d’entre nous doit lire un texte, ça devient très compliqué, c’est long, les autres s’ennuient parce que ça ne les intéresse pas. Et ça empire d’année en année», décrit Antoine Zabé, 16 ans, élève de l’Athénée à Luxembourg et membre de la Conférence nationale des élèves du Luxembourg (CNEL).
Des difficultés que le multilinguisme, pierre angulaire du système éducatif luxembourgeois, peut aggraver, estime-t-il, et pas que pour les élèves : «Dans mon parcours au lycée, j’ai pu constater que certains profs avaient eux-mêmes du mal à transmettre leur matière, n’étant pas familiers avec la langue française.»
Il se rappelle ainsi d’un professeur de physique : «Il faisait tout son cours en luxembourgeois, car il n’aimait pas parler le français, et au moment de faire nos exercices, en français, c’était dur parce qu’on ne retrouvait pas les mêmes mots. On n’arrivait pas à suivre.»
Cette chute brutale du niveau des élèves en compréhension de l’écrit est largement imputée à l’usage des écrans, pointe l’enquête PISA. Si smartphones et tablettes sont aujourd’hui dans le viseur du ministre de l’Éducation nationale, l’utilisation de l’iPad a d’abord été généralisée dans l’enseignement secondaire dès 2018 avec le projet «One2One», avant un premier recul en 2025, puis une suspension.
«Totalement absurde»
Ce que les lycées ont du mal à comprendre : «Il est totalement absurde de rendre l’usage du téléphone responsable de tout ce qui ne va pas à l’école. Et surtout, la solution du ministre ne résout pas le problème. Pour les iPad, nous sommes d’avis qu’ils sont utiles au niveau pédagogique et qu’ils pourraient être mieux exploités.»
L’adolescent décrit par exemple comment une application, plébiscitée par l’un de ses professeurs d’allemand en 6e, a contribué à améliorer son propre niveau en lecture et celui de toute sa classe. «On lisait plus vite et mieux, grâce à des mots importants qui étaient surlignés.»
Il regrette que le potentiel de l’outil ne soit pas suffisamment mis à profit. «On n’apprend pas aux élèves à utiliser cette ressource à bon escient et on n’explique pas non plus aux profs comment enseigner cette compétence.»
Autres facteurs cités dans l’enquête PISA pouvant expliquer la baisse de niveau : le déclin de la motivation chez les adolescents et le manque de soutien qu’ils perçoivent de la part de leurs professeurs. Deux points qu’Antoine Zabé confirme volontiers.
«Énormément de travail à la maison»
«Il faut combler le manque d’enseignants, donc la charge de travail augmente pour nos profs, qui sont amenés à gérer plus d’élèves et à faire des heures supplémentaires. Ça devient compliqué dans ces conditions d’assister chaque élève, surtout s’ils ont beaucoup de classes et sont régents en parallèle.»
«Certains profs investissent beaucoup d’énergie en classe, mais ce n’est pas le cas de tous, je l’ai expérimenté. Ceux qui s’impliquent moins ont tendance à donner énormément de travail à la maison, où on n’a pas leur soutien.»
«Nous grandissons dans un monde très dur»
Quant à la chute globale de la motivation, selon ce lycéen, elle est loin d’être due au doomscrolling – cette tendance compulsive à faire défiler des contenus sur son téléphone – comme les adultes semblent le croire.
«Nous grandissons dans un monde où les familles traversent des situations très lourdes, où les tensions géopolitiques se durcissent, où le réchauffement climatique impacte nos vies. Les priorités ont changé, et l’école n’est tout simplement plus en haut de la liste», tranche-t-il.
«On évolue dans un climat anxiogène qui pèse sur notre santé mentale, tous les chiffres le montrent. Le quotidien d’un élève aujourd’hui est de plus en plus chargé. Je peux comprendre que la tentation de se réfugier dans les loisirs soit forte et que l’école soit reléguée au second plan.»
«On ne nous prend pas au sérieux»
À tel point que, selon lui, beaucoup de jeunes considéreraient désormais l’école comme «nuisible pour leur santé mentale», la masse de travail personnel renforçant considérablement la pression scolaire.
«Tous ces problèmes ne sont pas nouveaux», déplore Antoine Zabé, «on en parle depuis longtemps, et pourtant, aucune solution concrète n’est trouvée. On a beau soulever les points critiques, on ne nous prend pas au sérieux : on nous répète juste que les jeunes n’ont plus envie de travailler.»
Le jeune homme souligne que le Luxembourg n’est pas le seul pays à faire la sourde oreille aux revendications de sa jeunesse et cite la révolte lycéenne actuelle en France, qu’il soutient : «Nos problèmes sont constamment minimisés et rien ne change. Ce mouvement pourrait très bien s’étendre au Grand-Duché.»